« DANS LA SIMPLICITÉ DE MON CŒUR JE VOUS AI TOUT DONNÉ JOYEUSEMENT. »

J'essaie de dire comment est née en moi une attitude – que Dieu allait ensuite bénir, comme il a bien voulu – que je ne pouvais pas prévoir et, encore moins, vouloir.

1. « Qu'est-ce donc que l'homme, pour que tu songes à lui ? Et le fils de l'homme, pour que tu en prennes soin ? »1 Aucune question ne m'a jamais frappé, dans ma vie, autant que celle-ci. Il n'y a eu qu'un seul Homme au monde qui pût me donner une réponse, en posant une nouvelle question : « Que sert à l'homme de gagner l'univers entier, s'il vient à perdre son âme ? L'homme, que peut-il donner en échange de son âme ? »2

On ne m'a jamais adressé une question qui m'ait laissé le souffle coupé comme celle-là formulée par Jésus Christ !

Aucune femme, jamais, n'a entendu une autre voix parler de son fils avec une telle tendresse originelle et une indiscutable valorisation du fruit de son sein, avec une affirmation totalement positive de sa destinée, seule l'a fait la voix du juif Jésus de Nazareth. Mais, plus encore, aucun homme ne peut se sentir valorisé avec une dignité de valeur absolue, au-delà de n'importe lequel de ses succès. Personne au monde n'a jamais pu parler ainsi !

Seul Jésus Christ prend à cœur toute mon humanité. C'est l'étonnement du Pseudo-Denys l'Aréopagite (Vème siècle) : « Que ne dirait-on pas de cet amour de prédilection que le Christ porte aux hommes et qui répand en eux sa paix ? ».3 Depuis plus de cinquante ans, je me répète ces mots !

C'est pourquoi l'encyclique Redemptor hominis est entrée dans notre horizon comme un éclair dans les sombres ténèbres qui entourent la terre obscure de l'homme d’aujourd’hui, avec toutes ses questions confuses.
Merci, Votre Sainteté !

C'est une simplicité du cœur qui me faisait sentir et reconnaître Jésus Christ comme étant exceptionnel, avec cette immédiateté sûre, comme cela se produit pour l'évidence inattaquable et indestructible de facteurs et d'instants de la réalité, qui, une fois introduits dans notre horizon personnel, nous atteignent en plein cœur.

Le fait de reconnaître ce qu'est Jésus Christ dans notre vie saisit alors la totalité de notre conscience de la vie : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »4.

« Domine Deus, in simplicitate cordis mei lactus obtuli universa »5 (« Seigneur Dieu, dans la simplicité de mon cœur, je Vous ai tout donné joyeusement ») ; qu’on le reconnaisse réellement, on le voit par le fait que la vie a une ultime, tenace capacité de joie.

2. Comment cette joie, qui est la gloire humaine de Jésus Christ et qui me remplit le cœur et la voix en ces moments, peut-elle être reconnue comme vraie, comment peut-elle être acceptable et raisonnable pour l'homme d'aujourd'hui ?

Parce que cet Homme, le Juif Jésus de Nazareth, est mort pour nous et est ressuscité. Cet Homme ressuscité est la Réalité dont dépend toute la positivité de l'existence de tout homme.

Toute expérience vécue dans l'Esprit de Jésus, ressuscité d'entre les morts, fleurit dans l'Éternel. Cette floraison ne s'épanouira pas seulement à la fin des temps ; elle a commencé au crépuscule de Pâques. Pâques est le début de ce chemin vers la Vérité éternelle de tout, un chemin qui est donc déjà à l'intérieur de l'histoire de l'homme.

Jésus Christ, en tant que Verbe de Dieu incarné, devient en effet présent, parce que Ressuscité, en tout temps, à travers toute l'histoire, pour arriver depuis le matin de Pâques à la fin de notre temps, de notre monde.

L'Esprit de Jésus, c'est-à-dire du Verbe qui s'est fait chair, devient possible à expérimenter pour l'homme de tous les jours, dans Sa force rédemptrice de toute l'existence de chacun et de l'histoire humaine, dans le changement radical qu'il produit en celui qui Le rencontre, et qui, comme Jean et André, Le suit.

Ainsi, pour moi, la grâce de Jésus, dans la mesure où j'ai pu accepter Sa rencontre et La communiquer à mes frères dans l'Église de Dieu, est devenue l'expérience d'une foi qui, dans la Sainte Église, c'est-à-dire dans le peuple chrétien, s'est révélée comme un appel et une volonté d'alimenter un nouvel Israël de Dieu : « Populum Tuum vidi, cum ingenti gaudio, Tibi offerre donaria »6 (« J'ai vu Votre peuple, avec une très grande joie, reconnaître l'existence comme Vous étant offerte »).

J'ai ainsi vu se former un peuple, au nom de Jésus Christ. Tout en moi-même est vraiment devenu plus religieux, jusqu'à la conscience tendue vers la découverte que « Dieu est tout en tout »7. Dans ce peuple, la joie est devenue « ingenti gaudio », c'est-à-dire facteur décisif de sa propre histoire, comme ultime positivité et donc comme joie.

Ce qui pouvait sembler, au maximum, une expérience individuelle devenait un protagoniste dans l'histoire, donc un instrument de la mission de l'unique Peuple de Dieu.

Ceci fonde maintenant la recherche d'une unité exprimée entre nous.

3. Le précieux texte de la liturgie ambrosienne conclut : « Domine Deus, custodi hanc voluntatem cordis eorum »8 (« Seigneur Dieu, sauvez cette disposition de leur cœur »).

L'infidélité naît toujours dans notre cœur même face aux choses les plus belles et les plus vraies, là où, devant l'humanité de Dieu et la simplicité originelle de l'homme, l'homme peut faillir par faiblesse ou préjugé mondain, comme Judas et Pierre. L'expérience personnelle de l'infidélité également, qui surgit toujours en révélant l'imperfection de chaque geste humain, sollicite ardemment la mémoire continue de Jésus Christ.

Au cri désespéré du pasteur Brand dans le drame homonyme d'lbsen (« Répondez-moi, ô Dieu, à l'heure où la mort m'engloutit : toute la volonté d'un homme n'est-elle donc pas suffisante pour atteindre une seule parcelle de salut ? »9 ), correspond l'humble positivité de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui écrit : « Lorsque je suis charitable ce n'est que Jésus qui agit en moi »10.

Tout ceci signifie que la liberté de l'homme, toujours impliquée dans le Mystère, a, comme forme suprême et inattaquable, la prière. Ainsi, la liberté devient, selon toute sa vraie nature, comme une demande d’adhésion à l'Être, et donc à Jésus Christ. Même dans l'incapacité, dans la grande faiblesse de l'homme, l'affection pour Jésus Christ est destinée à persister.

En ce sens, Jésus Christ, Lumière et Force pour chacun de ses disciples, est le reflet adéquat de la parole par laquelle le Mystère apparaît dans son rapport ultime avec la créature en tant que miséricorde : Dives in Misericordia. Le mystère de la miséricorde bouleverse toute image de tranquillité ou de désespoir, même le pardon se trouve dans ce mystère de Jésus Christ.

Voici l'étreinte ultime du Mystère, contre laquelle l'homme – même le plus éloigné et le plus pervers ou le plus obscur, le plus ténébreux – ne peut rien opposer, ne peut opposer aucune objection : il peut la déserter, mais en se désertant lui-même et son propre bien. Le Mystère, en tant que Miséricorde, reste le dernier mot même par rapport à toutes les possibilités les plus laides de l'histoire.

C'est pourquoi, l'existence en tant qu’idéal ultime s'exprime dans l’attitude du mendiant. Le vrai protagoniste de l'histoire est le mendiant. Jésus Christ mendiant du cœur de l'homme et le cœur de l'homme mendiant de Jésus Christ.

Le 30 mai 1998.

Engendrer des traces dans l’histoire du monde, Nouvelles trace d’expérience chrétienne, traduit de l’italien par Jacques BAGNOUD et Thierry de ROUCY.


1 Psaume 8, v 5
2 Mt. 16, 26 ; Cf. Mc 8, 36 et suivants ; Lc 9, 25 et suivants.
3 Denys l'Aréopagite, Des Noms divins 953 A 10.
4 Jean, 14, 6
5 Oraison sur les Offrandes de l’ancienne liturgie festive de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, dans le Missel Ambrosien. De Pâques à l’Avent, Milan, 1942, p. 225. Cf. aussi 1 Cr 29, 17-18.
6 Cf. note 5
7 1 Cor 15, 28
8 Oraison sur les Offrandes de l’ancienne liturgie festive de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, dans le Missel Ambrosien… Op. Cit.
9 H. Ibsen, Brand, BUR, Milan, 1995, p. 240.
10 Sainte Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme