Entretien avec Don Carron, responsable de Communion et Libération : «
Jean-Paul II a rapporté la foi et ce qu’elle a de fascinant au centre de
l’histoire. C’est de là que l’on doit partir. ».
« Le prochain Pape ? Il doit suivre les traces de Jean-Paul II »
Par Stefano Zurlo, Il Giornale.
Ils sont morts à un peu plus d’un mois d’intervalle l’un de l’autre. Deux
destins que se sont souvent croisés au cours de cette seconde moitié du
vingtième siècle ; ces deux hommes sont partis presque au même moment :
don Luigi Giussani en février, Jean-Paul II samedi soir. Maintenant, Don
Julian Carron, le nouveau chef de Communion et Libération, réfléchit sur
cette singulière période qui lui est donnée de vivre à la tête de CL.
Don Carron, c’est une époque que se termine ?
« Oui si l’on pense que deux géants comme le Pape et Don Giussani ont
disparu. Deux lumières qui illuminaient le monde se sont éteintes ; mais
je ne suis pas sûr qu’une époque soit finie, bien sûr ils ont terminé leur
tâche, mais nous sommes peut-être au début d’une nouvelle civilisation
dont Jean-Paul II et Don Giussani ont été deux précurseurs. »
Dans quel sens, Don Carron ?
« On discute beaucoup sur le nouveau pontife, comme d’habitude on détaille
des profils et on émet des hypothèses. Il pourrait être jeune, peut être
moins charismatique que Jean-Paul II, peut être de transition, peut être
pas, conservateur ou progressiste. Bon, tout cela est secondaire, si vous
me permettez, je dirai même un peu inadéquat. Réfléchir en termes de
gauche ou de droite signifie suivre des schémas usés qui peuvent
passionner des spécialistes mais pas le peuple.
La mort du Pape et celle de Don Giussani, et maintenant l’élection du
nouveau pontife, nous posent une autre question. »
Laquelle ?
« Témoigner Jésus Christ aujourd’hui. Voici ce que j’attends du futur chef
de l’Église : qu’il soit un témoin de Jésus Christ. Voilà ce qu’étaient,
toujours pour poursuivre le parallèle, Jean-Paul II et Don Giussani. Voilà
la seule chose qui me tient à cœur : il nous faut un homme capable de
porter cette expérience dans le monde. Jésus Christ centre du cosmos et de
l’histoire ».
Vous avez mentionné Redemptor Hominis, la première encyclique de Jean-Paul
II.
« Justement, Don Giussani avait été très frappé par cette encyclique, le
manifeste d’une nouvelle humanité chrétienne ; d’ailleurs Jean-Paul II
avait été très clair dès le premier jour : N’aillez pas peur, au
contraire, ouvrez tout grand vos portes à Jésus Christ, ont été ses
premiers mots quand il venait d’être élu. En 1979, Giussani rencontra le
Pape et il écrivit ensuite une lettre à tous les membres de CL : nous
voulons suivre cet homme, tel était le sens de son message. »
Pourquoi ?
« Précisément parce que Jean-Paul II re-proposait intégralement le
christianisme et ce qu’il a de fascinant. Nous sortions de deux siècles de
confusion montante de la mentalité commune, nous fuyions le caractère
raisonnable de la foi, nous courions vers la culture du nihilisme, du
scepticisme. Tout d’un coup, arriva de Pologne ce géant capable d’aller à
contre courant et de ramener Jésus Christ et le Christianisme, alors hors
jeu et marginaux, au centre de la scène. Un exploit extraordinaire. »
Mais ce que vous appelez la culture du nihilisme n’a pas l’air d’avoir
perdu du terrain.
« Oui c’est vrai, mais c’est vrai aussi que le Pape a de nouveau proposé
la fascination exercée par Jésus Christ, capable de répondre à toutes les
questions de l’homme, capable de réanimer le « moi » atrophié et de le
faire vivre 100 fois plus, comme le disent les évangiles, capable de
vaincre le nihilisme et sa course au néant. Soyons clairs, il n’a rien
inventé, mais il a indiqué l’origine de tout : dans les années
soixante-dix, l’Église elle aussi vivait un moment d’égarement, de
confusion, de doute. Jean-Paul II arriva à relancer avec force le
christianisme non pas comme doctrine, comme étique, comme un ensemble de
règles, mais comme un événement, une vie. »
C’est de là que naît la fascination des jeunes pour le Pape Jean-Paul II ?
« Je crois bien que oui. Malheureusement, nous avions pris l’habitude d’un
christianisme marginal qui n’embrassait pas toutes les dimensions de la
vie. Tout à coup, nous avons découvert un Pape qui, au nom de Jésus Christ
et de sa foi en Lui, priait, écrivait des poésies, encourageait ses
compatriotes à ne pas perdre espoir dans un futur plus libre. »
Les mêmes dispositions que Don Giussani ?
« Je pense que oui. Don Giussani lui aussi enflammait les jeunes, non pas
parce qu’il tenait des discours politiquement corrects, mais parce qu’il
apportait à nouveau au monde la beauté de l’événement chrétien et qu’il le
comparait avec tout ce qui s’offrait à lui : les paroles de Giacomo
Leopardi, une symphonie de Beethoven, un fait de l’actualité. »
Et maintenant ?
« Maintenant, nous devons rester fidèles à cette méthode. Je ne sais pas
si c’est la fin d’une époque mais je sais que nous devons repartir du
point où le Pape nous a laissés, pour vaincre la culture du néant. Pour
cela, il faut des personnalités en mesure de témoigner une expérience
humaine intéressante ».
Maintenant, vous êtes à la tête de CL. Est-il vrai que le Pape est
intervenu auprès du cardinal de Madrid afin de rendre possible votre venue
à Milan ?
« Voici les faits. En 1997, Don Giussani avait décidé de m’appeler avec
lui à Milan pour guider CL. Mais il y avait un problème. »
Lequel ?
« J’étais à Madrid et mon cardinal, le cardinal Rouco, ne voulait pas me
laisser partir. Il considérait ma présence en Espagne plus utile, pour
enseigner la théologie et aider l’Église de ce pays. Soyons clairs, il
n’était pas contre CL, au contraire il avait de l’estime pour moi et pour
notre histoire. Mais il en avait décidé ainsi. »
Comment Don Gussani réagit-il ?
« Il lui avait écrit deux fois, en 1998 et je crois en 2000. Giussani
était prudent, il avait peur de contrarier le Cardinal Rouco, mais il
avait ses raisons, son dessein ».
Rouco n’a pas cédé ?
« Non. Il ne considérait pas ces raisons comme suffisantes. J’en ai
moi-même plusieurs fois parlé avec lui, mais il ne changea pas d’avis.
Jusqu’à ce qu’en 2003, 5 ou 6 ans plus tard, Don Giussani se décida à
écrire directement au Pape ».
Le résultat ?
« Le 9 mars 2004, Jean-Paul II eut un entretien avec Rouco. Quelques jours
plus tard, Rouco me donna le feu vert : je pouvais me rendre à Milan pour
suivre mon pasteur, Don Luigi Giussani ».
Que vous a dit Rouco ?
« Il m’a raconté toute l’histoire, l’échange de courrier avec Don
Giussani, la rencontre avec le Pape et la décision finale : il avait obéi
à Jean-Paul II ».
Tout cela est arrivé quelques mois à peine avant la disparition de Don
Giussani et de Jean-Paul II.
« Oui et cela me pousse encore plus à aller de l’avant en suivant leur
témoignage ». |