| L'HISTOIRE DE
1954 A NOS JOURS | ||
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Sommaire: C'est en 1954, première année de l’enseignement de don Giussani au « Berchet », que commence la vie de CL. Dans la conversation intitulée Comment naît un mouvement, don Giussani affirme : « Je me rappelle parfaitement ce jour si important pour ma vie. Pendant que je montais pour la première fois les quatre marches qui me conduisaient de la route à l’entrée du Lycée "Berchet" de Milan, je me disais : "Je viens ici pour donner à ces jeunes ce qui m’a été donné". Je le répète toujours, parce que c’est la seule raison pour laquelle nous avons fait tout ce que nous avons fait (et tout ce que nous continuerons à faire tant que Dieu nous le concédera). Voilà la seule raison de chacun de nos mouvements : qu’ils Le connaissent, que les hommes connaissent le Christ ». Le propre de l’expérience et du charisme du mouvement est déjà entièrement présent dans ces entretiens, et dans le rassemblement des premiers jeunes autour de ce jeune prêtre, dont la proposition les a frappés. Mais don Giussani n’avait pas pour but de fonder quoi que ce soit de nouveau. Son intention était de ranimer les structures déjà existantes de l’associationnisme catholique. C’est ainsi que, pendant une certaine période, les jeunes de don Giussani et lui-même se considérèrent comme faisant partie de la Jeunesse Etudiante, c’est-à-dire des groupes de jeunes de l’Action catholique. C’est seulement plus tard – lorsque la méthode éducative de don Giussani se manifesta plus clairement, et à cause de certaines incompréhensions qui entourèrent, y compris dans le milieu ecclésial, la rapide diffusion dans toute l’Italie des groupes qui se référaient à lui – qu’on aboutit à une distinction. Mais à côté des polémiques et des difficultés dans lesquelles don Giussani lui-même s'est parfois trouvé, il faut mentionner le réconfort que l’expérience naissante de GS-CL a rencontré auprès de certaines autorités de l'Eglise, comme l’archevêque de Milan de l’époque, le cardinal G.B. Montini, futur Pape Paul VI. C’est lui qui, tout en avouant ne pas bien comprendre les méthodes de don Giussani (rappelons que don Giussani fut le premier, à l’intérieur de l’Action Catholique, à rassembler garçons et filles, jusqu’alors séparés, et à utiliser les vacances comme moment éducatif principal), ne manqua pas d’encourager la poursuite de l’expérience, frappé par les fruits qu’elle portait. Le futur pape écrivait, dans une lettre de février 1962, qu’il ne voulait pas « taire la satisfaction et la consolation qu’une telle direction spirituelle et morale apporte à mon cœur, et à celui de notre monde catholique ». Dans cette lettre, le cardinal Montini loue « l’attitude courageuse et idéalement cohérente adoptée par des membres de GS lors de récents épisodes scolaires et académiques ». Sur la base de ces fruits, mûris dans des situations où ceux qui se disaient catholiques étaient soumis au mépris et à l’exclusion, le cardinal Montini exhorta toujours don Giussani à « continuer ainsi ». Ce sont ces mêmes mots d’encouragement que, de nombreuses années plus tard, l’ancien pape adressera à don Giussani à la fin de la célébration de la Messe des Rameaux en 1975. En peu de temps, presque par « contagion », l’expérience de GS se diffusa dans toute l’Italie, formant au cours des dix premières années, jusqu’en 1965, une sorte de mouvement créé par le témoignage vécu des étudiants des lycées et de leurs prédécesseurs, désormais entrés à l’Université. Dans les intentions du fondateur, GS devait être un appel à reprendre plus consciemment une expérience chrétienne intégrale, selon le développement des trois dimensions inhérentes à l’expérience de foi : culture, charité, mission. En 1961, une Note de GS s’intitule : GS est une proposition d’expérience chrétienne. Dans ce texte, on lit, entre autres : « GS œuvre dans l’Eglise, dont elle assume les certitudes, les idéaux, la raison d’être ». Et, avec des mots qui semblent faire écho, dans une anticipation prophétique, à ceux de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes de décembre 1965 : « GS participe aux préoccupations, aux joies, aux problèmes, à la mission de l’Eglise ». Dès le début, la proposition de don Giussani au sujet de la valeur de l’autorité comme facteur principal de développement de toute expérience humaine authentique (y compris l’expérience chrétienne) et de la communion comme méthode du témoignage au Christ, a communiqué aux participants de GS un sens vivant et conscient de participer à l’unité de l’Eglise comme corps mystérieux du Christ. Tout cela parvient jusqu’à aujourd’hui, en surmontant l’épreuve de milieux dans lesquels la culture dominante (y compris dans les milieux « catholiques ») a taxé d’absurde et de rétrograde ce sens de l’autorité et de la communion. Aux premières communautés, qui, à partir de celle du « Berchet », se multiplièrent dans tout Milan (au début des années 60, GS comptait quelques milliers d’adhérents dans la ville) et dans le reste de l’Italie, don Giussani proposait une méthode fondée sur deux « piliers » : le « raggio » et les initiatives. Le « raggio » (en français « le rayon ») se présentait comme l’instrument de l’engagement personnel avec la proposition de la communauté. Il s’agissait d’une réunion qui avait lieu une fois par semaine dans chaque communauté de lycée, et à laquelle les « giessini » invitaient leurs camarades à partir d’un ordre du jour qui constituait un point de départ pour la discussion. Selon sa définition même, le « raggio » se proposait comme une structure non pas fermée, mais ouverte à tous, dont le but était la communication et la comparaison de sa propre expérience. Les ordres du jour avaient pour point de départ des extraits de la littérature, de la Bible, des événements d’actualité : la discussion, coordonnée et synthétisée par un responsable, ne prenait toutefois pas la forme d’un combat de cerveaux ou de subtilités d’argumentation. Chacun était invité à se communiquer lui-même, à travers le récit et la confrontation avec son expérience. Tout le monde participait librement au « raggio ». Dans le développement de la vie de CL, les moments d’assemblée, de catéchèse et de discussion ont tenu à préserver ces caractéristiques fondamentales du « raggio ». Si le « raggio » était le moment qui aidait la conscience de chacun à se confronter et à comparer la réalité avec la proposition chrétienne, les « initiatives » étaient des moments pendant lesquels on était invité à l’engagement et à la générosité pour l’idéal rencontré. En effet, l’appel chrétien ne pousse pas à s’abstraire de l’existence, mais à s’engager avec la totalité des facteurs qui la composent. En ce sens, on appelait « initiative » la prière en commun, les débats culturels et publics, la caritative, les vacances, les « trois jours » (moments d’exercices spirituels et de formation), les excursions, le sport, le théâtre : rien de tout cela n’était proposé comme obligatoire à ceux qui s’approchaient de GS, mais ne pas y participer aurait signifié rester au seuil de ce que le « raggio » indiquait comme goût d’expérience chrétienne authentique. De fait, la vie de GS se distingua tout de suite par la richesse et la variété des initiatives qui, du domaine culturel à l’engagement social et caritatif, animaient la vie de ses membres et gagnaient les écoles et les jeunes concernés. Chaque circonstance, d’un spectacle à l’affiche du Piccolo Teatro de Milan à un cours suivi à l’école, devenait une occasion pour vérifier la proposition chrétienne et pour poser un jugement à partir de la rencontre faite avec l’événement chrétien. Ainsi naquirent de petits journaux, des initiatives de réflexion culturelle ; on vit aussi se déchaîner – même indépendamment de la volonté des « giessini » – des polémiques et des batailles, comme celle qui opposa les jeunes de don Giussani, seuls, à la tentative d’assujettir à certaines associations d’étudiants toutes les identités et la libre initiative des groupes scolaires de jeunes. A ce moment-là déjà, GS prit conscience de l’importance pour les catholiques de s’opposer, en Italie, à toute tentative de réduction de la liberté d’enseignement et de la liberté d’éduquer. Pas tant pour préserver des zones franches, ou pour cultiver à travers l’institution d’écoles et l’œuvre d’enseignants un petit jardin catholique, mais bien pour défendre le premier droit de tout homme vraiment libre – auquel il ne peut renoncer –, le droit de communiquer soi-même et sa propre hypothèse de lecture du réel. Parallèlement aux initiatives nées de la passion pour la liberté, au sens vrai du terme, naquirent des activités de charité et de sensibilité sociale. Et pour partager concrètement la mission universelle de l’Eglise, une initiative missionnaire originale vit le jour (au Brésil, en 1962), pour la première fois entièrement soutenue par une communauté de jeunes. Les vacances aussi, passées en groupe ou en famille, furent une occasion privilégiée pour approfondir et vérifier l’expérience chrétienne, selon l’intuition de don Giussani, qui affirme que c’est justement dans le temps libre que l’on voit quel type d’expérience oriente les intérêts de la personne. 1964-1969 : la crise et la reprise Les dix premières années de GS furent donc marquées par l’imprévisible floraison d’une expérience chrétienne dans les écoles et dans certaines universités. Dans les années 1965-1969, GS connut une crise qui, comme ce fut le cas pendant ces mêmes années pour toutes les associations de jeunes, en particulier dans le milieu catholique, provoqua de graves fractures et des dispersions. Mais le fondateur de GS a plusieurs fois répété que la crise qui toucha le mouvement ne fut pas une conséquence de 68, mais un processus qui avait mûri durant plusieurs années, depuis 1964 déjà. Cette crise venait du fait qu’une partie du groupe directeur qui s’était retrouvé à la tête de GS – au moment où, en automne 65, on avait confié à don Giussani une chaire à l’Université Catholique de Milan –, préféra suivre d’autres routes que celles qu’avait tracées Giussani. Ces leaders de GS, à un moment donné, suite à des sollicitations venues de rencontres et de livres non proposés par don Giussani, décidèrent de mettre l’accent sur une conception réductrice de la foi. Ils suivirent certaines théories, qui, même si elles n’étaient pas dépourvues d’éléments positifs, finissaient par voir le christianisme comme un prétexte à l’engagement social et politique, en perdant de vue sa nature d’événement originel, à travers lequel un facteur divin est entré dans l’histoire : le Christ et l’Eglise comme seule possibilité de salut authentique. Ce groupe finit ainsi, même de manière inconsciente, par privilégier une forme d’engagement moral et social, en mettant toute son espérance dans l’entreprise humaine et dans ses initiatives. Et il ne comprit pas – ou ne voulut plus comprendre – la référence de don Giussani au Christ et à l’Eglise. Cette référence portait en elle l’exigence de préserver l’unité avec l’autorité et à l’intérieur de la communauté. La crise fut longue et douloureuse. Déjà en 66, deux groupes opposés s’étaient formés. En 68 enfin, beaucoup de ces leaders de GS pensèrent trouver dans les idéaux qui régnaient dans le « mouvement étudiant » la pleine réalisation de leur engagement de foi. L’expérience chrétienne, pour ceux qui abandonnèrent GS, ne se présentait plus comme un événement religieux intégral dont l’engagement social est une conséquence inséparable, mais comme un « stimulant » à l’engagement. GS se déchira donc en deux, subissant ainsi une hémorragie considérable. Tout l’associationnisme catholique de ces années-là s’effrita. Mais pour les jeunes qui restèrent liés à don Giussani, cette crise marqua aussi le début d’une nouvelle phase de leur expérience originelle, plus claire et plus certaine. On peut considérer la reprise sous le nom de CL comme l’une des réalités les plus imprévisibles, dans laquelle l’exigence d’authenticité – qui, en 68, animait l’engagement de beaucoup de jeunes, même si c’était encore sous les trop nombreuses réductions idéologiques et politiques – a trouvé un chemin et une proposition vraiment adéquates. Et ce fut justement à l’Université, dans le lieu où l’hégémonie des mouvements « révolutionnaires » ne tolérait aucune présence qui en contestât le projet et la praxis, que la proposition chrétienne commencée par don Giussani reprit forme et clarté. Les universitaires et les adultes qui étaient restés liés à Giussani trouvèrent une référence dans l’expérience du centre « Charles Péguy » de Milan et dans d’autres centres analogues nés dans différentes villes d’Italie où le mouvement était enraciné. Ces centres, nés à partir de 1965, se présentaient comme des lieux de rencontre et de référence entre des personnes et des groupes ecclésiaux amenés eux-aussi par les faits du moment à assumer avec clarté leur identité et leur responsabilité propres dans l’Eglise de Dieu dans le monde. C’est à partir de ce moment que peu à peu, des groupes d’universitaires, tout d’abord sous le titre de « Lettre à Diogène », puis depuis 1969 sous le nom de « Communion et Libération », reprirent leur présence et leur témoignage. De plus, dans les années qui précédent immédiatement la crise et l’année 1968, le mouvement avait pris en un tournant aussi peu désiré que décisif. En effet, jusqu’en 1964, la Jeunesse Etudiante conduite par don Giussani, grâce à l’attitude bienveillante et ouverte adoptée par l’Action Catholique, était considérée comme un groupe à l’intérieur de l’associationnisme institutionnel. Mais, à partir de la fin de cette année-là, les espaces et la possibilité même d’un dialogue avec l’organisation laïque officielle de l’Eglise italienne se réduisirent de manière drastique. Cela se produisit à cause de la prédominance, à la tête de l’AC, des positions de la FUCI (Fédération des Universitaires Catholiques Italiens, branche de l’AC). Paradoxalement, l’expérience de GS fut reconnue officiellement par le cardinal Colombo, archevêque de Milan, comme « un mouvement missionnaire réunissant les deux branches de l’Action Catholique », peu après que don Giussani, passé à l’enseignement universitaire, avait dû en quitter la direction. « Ce ne sont ni des préjugés, ni l’orgueil, qui nous ont amené à nous émanciper des institutions, mais les événements qui nous ont contraints à ce choix que nous n’avions ni souhaité, ni prévu. A ce changement de cap important, mais non arbitraire, nous avons été poussés par le souci de sauvegarder notre expérience dans sa spécificité, en la libérant de certaines orientations rigides que les associations nous imposaient de façon de plus en plus despotique ». On trouve dans la nouvelle appellation, « Communion et Libération », la raison et la source de la reprise : l’Eglise est proposée comme le lieu de réalisation du salut inauguré par le Christ. La rédemption, le salut ne concernent pas seulement l’au-delà, mais ont une réverbération fondamentale dans la condition historique actuelle de l’homme. La vraie libération n’est pas le fruit d’une entreprise humaine, mais une réalité nouvelle apportée par le Christ. Construire l’Eglise (soit, concrètement, une communauté chrétienne dans un milieu de vie) est la manière de contribuer au processus de libération de l’homme, quelle que soit la condition historique et sociale dans laquelle il se trouve. A partir de 69, le sigle CL commença donc à indiquer la réalité du mouvement. La présence dans les Universités servit de tremplin au rassemblement d’une présence diffusée dans toute l’Italie et qui, sous cette appellation, recommençait à se rendre visible dans des milieux distincts de l’école et de l’université, à commencer par le monde du travail. Les années 70 : de l’utopie à la présence La décennie 1970-1980 est marquée par une prise de responsabilité de la part du mouvement face à ce qui se passe dans la société italienne. Dès les premières années de cette décennie en effet, on voit se réaliser, en Italie, les différentes étapes de ce fort processus de sécularisation et d’hégémonie laïciste dont don Giussani, vingt ans auparavant, avait reconnu les éclatants résultats initiaux au lycée « Berchet ». Dans ce contexte, CL constitue une exception à l’aplatissement général d’une grande partie du monde catholique sous l’effet des principes dominants de la culture laïciste, qui devient marxiste. Durant ces années, la dimension « politique » domine tout, selon les idéaux du moule marxiste qui dominent dans le domaine de l’engagement des jeunes : la politique a pour tâche de réaliser les conditions de la libération de l’homme. C’est dans ce contexte que naît l’accusation d’« intégrisme » souvent adressée aux jeunes de CL, pour désigner, avec un épithète péjoratif, leur incompréhensible insistance, qui consiste à voir dans l’expérience chrétienne le critère unifiant pour l’engagement intégral de la personne, qui va de la famille au travail, de l’école à la politique. Les années 1974-1976 sont une période brûlante pour le mouvement. Le référendum de 1974 sur le divorce marque un moment crucial et dramatique pour la présence publique des catholiques en Italie. Les divisions qui opposèrent les intellectuels catholiques en vue à l’Episcopat et au peuple, le sens d’une bataille juste mais jouée sur un mauvais terrain et avec un instrument faux, la dureté de l’agression d’origine radicale et laïciste, favorisée par la quasi-totalité des médias, firent de ce moment une étape significative, bien au-delà de la loi particulière : les catholiques en Italie s’aperçurent brusquement qu’ils étaient minoritaires. Le fait qu’ils aient géré le pouvoir politique pendant de nombreuses années, y compris dans des secteurs-clefs comme le Ministère de l’Instruction, n’avait pas empêché, (et parfois avait favorisé !), la diffusion d’une mentalité et d’une culture anti-catholiques. On cueillait les premiers fruits amers de ce manque de créativité culturelle et de cette conception dualiste Eglise-monde, histoire-surnature qui a caractérisé, à partir des années 50, les leaders intellectuels des associations catholiques, et une partie des Pasteurs eux-mêmes. Durant ces années, CL, notamment à l’invitation du Secrétariat de la Conférence Episcopale italienne alors dirigée par Mgr Bartoletti, dépense toute son énergie dans l’engagement public, lors du référendum à propos de l’avortement et des élections politiques et administratives des deux années suivantes. Dans cette période, on voit apparaître à l’université, comme enseigne des chrétiens, les Catholiques Populaires, dont les listes, aux premières élections des organes collégiaux, malgré les abus et les oppositions des extraparlementaires, recueillent une grande approbation et battent les enseignes de gauche et de droite. En automne 75, grâce à quelques membres de CL et d’autres catholiques, le Mouvement Populaire voit le jour comme instrument de présence dans la société, contre l’élimination du sujet chrétien de la scène publique, en faveur de la reprise des œuvres du mouvement catholique. Tout cela – et d’autres raisons encore – fait que la nature de CL est souvent confondue et identifiée avec une action sociale et politique. Du reste, tandis que CL s’était battu en motivant son engagement par un but unique – défendre l’incidence publique du christianisme –, le monde catholique était caractérisé par la « diaspora » de beaucoup de ses membres vers le militantisme dans des partis marxistes, par l’interprétation, au sein de l’Action Catholique, du « choix religieux » comme désengagement des circonstances civiles et sociales, et, enfin, par la décision de nombreux adhérents d’associations comme les ACLI et les Scouts, de militer dans des groupes de gauche ou extraparlementaires. En raison de ce choix d’engagement et de visibilité, CL devint au cours de ces années-là la principale cible de la plus féroce polémique anti-catholique, et fut l’objet de centaines d’actions de violence de la part de groupes d’extrême gauche et d’extrême droite, jusqu’à l’escalade des premiers mois de 77, durant lesquels on compta 120 attentats sur des personnes ou des sièges de CL dans toute l’Italie. Une telle « exposition » publique contribua certes à générer chez beaucoup d’observateurs une certaine confusion sur la vraie nature du mouvement, mais en persuada d’autres que ce courage d’aller à « contre-courant » et de défendre – au prix de l’intégrité physique et de la diffamation – la liberté de présence et d’expression des catholiques et donc de tous, ne pouvait naître que d’une expérience humaine et religieuse authentique. En mars 1975, le pape Paul VI célébra à Rome une Messe pour les jeunes qu’il avait invités à l’occasion du Dimanche des Rameaux. A la fin de la célébration, à l’improviste, il fit appeler don Giussani. Celui-ci, après un instant de surprise et d’embarras (il remit le ciboire qu’il avait dans les mains à un Garde Suisse encore plus étonné), se précipita en avant et s’entendit dire : « Vous êtes sur la bonne route, don Giussani, continuez ainsi ». Les mêmes mots que le cardinal Montini avait adressés à don Giussani dans les premières années de GS. En jetant un regard sur la place Saint-Pierre, le pape s’était sûrement aperçu qu’à part les 17.000 « ciellini », bien peu de jeunes avaient répondu à son invitation. Durant ces mêmes années, le pape avait constaté avec lucidité et amertume : « On dirait que par une mystérieuse, non, elle n’est pas mystérieuse, par une fissure, la fumée de Satan est entrée dans le Peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l’incertitude ... On croyait qu’après le Concile le soleil brillerait sur l’histoire de l’Eglise. Mais au lieu du soleil, nous avons eu les nuages, la tempête, les ténèbres, la recherche, l’incertitude ». Le Cardinal Auxiliaire de Rome, Ugo Poletti, en condamnant un mois auparavant certaines agressions subies par des jeunes de CL, avait exprimé sa gratitude pour l’engagement du mouvement. Et Paul VI également, s’adressant pendant l’Audience générale du 28 décembre 1977 à un groupe d’universitaires florentins de CL, avait dit : «Nous vous disons merci aussi pour les témoignages courageux, fidèles, fermes, que vous avez donnés en cette période un peu troublée par certaines incompréhensions à votre sujet. Soyez heureux, soyez fidèles, soyez forts, soyez dans la joie et portez autour de vous le témoignage que la vie chrétienne est belle et forte, qu’elle est sereine, qu’elle est vraiment capable de transformer la société dans laquelle elle s’inscrit ». Au cours de ces années, don Giussani intervint à plusieurs reprises pour soutenir et corriger ses jeunes, exposés aux risques et à l’effort d’un tel engagement public. Le fondateur intervint à certaines occasions en rappelant en particulier aux responsables du mouvement qu’ils ne devaient pas penser que la nature et le but de la présence de CL était de répondre coup sur coup au grand nombre d’urgences, de provocations et de défis qui provenaient de l’environnement et de ceux qui y dirigeaient des projets de nature idéologique et politique. Il ne s’agissait pas, d’après le rappel de don Giussani, d’être porteurs d’un projet social ou politique opposé ou de se poser comme une alternative aux autres projets. La foi ne devait pas être la base sur laquelle on élaborerait ensuite une idéologie, qui, comme toute idéologie, tendrait à se réaliser comme une « hégémonie » dans la société ou dans les milieux dans lesquels elle aurait une influence. « En 54 – rappela don Giussani en 1976 devant ses universitaires las des nombreux engagements publics – nous ne sommes pas entrés dans l’école en poursuivant un projet qui se serait proposé comme une alternative à l’école; nous y sommes entrés avec la conscience d’apporter ce qui sauve l’homme y compris dans l’école, ce qui rend l’homme vrai et la recherche du vrai authentique, c’est-à-dire le Christ dans notre unité. Notre but était la présence ». La présence, ou re-proposer le même événement de salut qui s’est présenté il y a deux mille ans, à travers le témoignage de la conversion. Le rappel de 76, qui marqua un nouveau début, fut salutaire pour la vie et pour le développement du mouvement. Il devint plus clair que, dans l’élan des initiatives et dans la prise de responsabilités sociales et civiles, l’amour pour la présence du Christ témoignée par l’unité fraternelle agit plus profondément que la recherche d’un aboutissement de type politique et social, et que ce dernier en est une conséquence. Pendant ce temps, le mouvement grandissait comme groupe et comme forme de vie interne. A partir de la moitié des années 70, on vit se répandre l’usage de l’« Ecole de communauté » comme moment central et source de toute la vie du mouvement, en même temps qu’apparaît, en particulier parmi les « ciellini » sortis des Universités et entrés en contact avec les conditions de la vie adulte, la nécessité d’expérimenter plus concrètement l’expérience d’une fraternité chrétienne authentique. Les années 80 : l’assurance ingénue et la mission Lors de l’élection, en octobre 1978 après le bref pontificat de Jean-Paul I, l’« inconnu » Karol Wojtyla, c’est don Francesco Ricci, l’un des premiers compagnons de chemin de don Giussani, qui fournit aux journalistes du Journal Télévisé, effrayés et un peu perdus, un portrait du nouveau pape. Infatigable voyageur et diffuseur du mouvement dans de nombreux pays du monde, dont la Pologne, il avait déjà eu l’occasion de connaître et d’estimer le Cardinal de Cracovie. Trois mois après son élection, Jean-Paul II recevait don Giussani en audience privée. Le fondateur de CL en sortit convaincu que « servir ce pape » coïncidait avec la réalisation de la vocation propre du mouvement. La proximité entre CL et Jean-Paul II ne se fonde pas seulement, comme il a été dit à plusieurs reprises, sur des caractéristiques de tempérament ou des coïncidences extérieures : la racine de cette proximité est une perception commune de la nature de la foi et de la culture qui en naît. Dans un document de GS de 1960, la conception qui naît de la foi est décrite en ces termes : « Le Christ est le centre de l’expérience personnelle et historique, de même qu’Il est la clef de toute la réalité ». A peu près vingt ans plus tard, Jean-Paul II commencera sa première encyclique, Redemptor hominis, avec des mots très proches : « Le Rédempteur de l’homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l’histoire ». Avec le pontificat de Jean-Paul II, toute la large gamme si variée des mouvements reçoit impulsion et valorisation. Le pape lui-même, en rencontrant les responsables des mouvements à Castelgandolfo, dans un discours bref mais incisif, affirma que « l’Eglise elle-même est mouvement ». L’effet le plus important de la rencontre entre Jean-Paul II et le mouvement de CL est sans doute la prise de conscience, de la part de ce dernier, de la valeur de son propre charisme à l’intérieur d’une pleine ecclésiologie de communion, comme on peut le lire dans le Magistère. Au cours des années 80 on assiste donc à une reprise plus consciente de cette « assurance ingénue » qui avait caractérisé, selon don Giussani, le début de l’expérience de GS comme mouvement chrétien. En 1982, le Conseil Pontifical pour les laïcs reconnaît comme Association de Droit Pontifical la Fraternité de Communion et Libération, c’est-à-dire le niveau adulte le plus conscient et le plus mûr dans lequel s’articule l’expérience des adhérents au mouvement. En 1988 a lieu la reconnaissance, de la part du Conseil Pontifical pour les Laïcs, de l’expérience des Memores Domini, ce groupe né à l’intérieur de l’expérience de CL, dont les membres se consacrent à Dieu à travers une promesse de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. Ce sont deux événements importants, qui éclairent définitivement ce que don Giussani a toujours soutenu : la coïncidence entre l’expérience du mouvement et la nature et les buts de la mission de l’Eglise, dans le signe d’une authenticité ecclésiale reconnue, approuvée et soutenue par le Saint-Siège. A partir des années 80, en plus de la floraison d’expériences caritatives, d’œuvres sociales et culturelles sur l’initiative d’adhérents à CL, on assiste à la naissance, aussi extraordinaire que non programmée, de communautés dans de nombreux pays étrangers. Dans beaucoup d’entre eux, des noyaux de « ciellini » étaient déjà présents depuis les années 60, (Brésil, Ouganda, Argentine, Chili ...) mais désormais, le mouvement semble trouver une impulsion missionnaire nouvelle. Parmi les faits qui marquent cette floraison, la rencontre que Jean-Paul II accorda à l’occasion du trentième anniversaire de la naissance du mouvement revêt une importance particulière. « Allez dans le monde entier, apportez-lui la vérité, la beauté et la paix, que l’on trouve dans le Christ Rédempteur » dit le pape aux ciellini présents. Dans ce discours, prononcé le 29 septembre 1984, Jean-Paul II définit le charisme de CL et sa fonction dans la mission de l’Eglise. A cette occasion, le pape (comme il le fit encore par la suite) définit aussi le contenu de la foi en ces termes: « Nous, nous croyons en Jésus-Christ, mort et ressuscité, en Jésus-Christ présent ici et maintenant, qui, seul, peut changer et change, en les transfigurant, l’homme et le monde ». Dans un autre passage, le pape répond à la question à laquelle toute l’action de CL tente de donner une solution : quel est le lieu où peut se réaliser, dans le présent, le rapport avec le Christ et le changement que celui-ci génère. « Continuez avec sérieux dans cette ligne – dit le pape – afin que, à travers vous, l’Eglise soit de plus en plus le cadre de l’existence rachetée de l’homme ». « L’expérience chrétienne – ajouta Jean-Paul II –, ainsi comprise et vécue, devient une présence qui, en toutes les circonstances de la vie humaine, fait de l’Eglise le lieu où l’événement du Christ « scandale pour les Juifs, folie pour les païens » est actuel et se présente comme la seule perspective de vérité pour l’homme ». Dans les années 80, en particulier dans les Universités italiennes, CL se trouve encore en première ligne dans les batailles pour la liberté et la démocratie. Après l’époque des grands et violents affrontements idéologiques, on voit s’affirmer, comme des fils naturels de ces diatribes idéologiques, des idéaux d’individualisme et d’indifférence. C’est donc au niveau des actions concrètes que se vérifie pour les ciellini l’attachement à l’idéal. Des centaines de milliers d’étudiants connaissent l’expérience chrétienne parce qu’elle est proposée par ces jeunes qui se proposent gratuitement d’aider les étudiants de première année à s’orienter, à trouver un logement et des services adaptés à leurs nécessités. Le référendum de 1981 qui légalisa la pratique de l’avortement en Italie avait confirmé – si besoin en était – l’influence négligeable de l’Eglise et de la culture catholique sur les consciences. Dans ce contexte, encore marqué par des méfiances à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise, CL continua tout de même de grandir dans la maturité de sa présence. Trente ans après les débuts, la présence des jeunes de don Giussani se montre une fois de plus sensible aux besoins les plus répandus (comme le chômage, ou l’envie d’éduquer les enfants en dehors des méthodes souvent déprimantes de l’école d’Etat) et aux problèmes culturels les plus pointus. En 1986, des jeunes qui avaient terminé l’université et des adultes du mouvement, avec d’autres, - catholiques ou non -, donnent le jour à une libre initiative de présence sociale dans le sillage de la doctrine sociale catholique et de la tradition du mouvement catholique. C’est la Compagnie des Œuvres, qui remplacera progressivement, de manière plus constructive, le Mouvement Populaire (qui a cessé toute activité en 1993), épuisé par les ambiguïtés et la dureté de l’exténuante lutte politique de ces années. On voit naître des coopératives, organismes pour l’assistance et pour la solidarité internationale ; quelques journalistes et hommes de culture donnent librement naissance à des organes d’information et de débat (par exemple l’hebdomadaire Il Sabato ou le mensuel 30 Jours). Dans le monde politique également, la présence d’hommes éduqués dans CL commence à s’approfondir en des termes plus personnels et plus concrets. |
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