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Une culture de la fuite du réel
Dans la pièce de théâtre d'Albert Camus Caligula, le personnage principal
s'exclame : « Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas
supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de
l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne
soit pas de ce monde » (Acte I, Scène IV).
Je crois que le génie de Camus a réussi à concentrer dans cette phrase
tout le malaise, la souffrance et l'erreur de l'homme contemporain, sa
peur, sa fausseté et son égarement, et, pourtant aussi, le fond de sa
noblesse, dans le désir d'un bonheur réel.
Cette phrase de Camus est un peu le manifeste de la relation avec la
réalité que la culture dominante veut nous imposer. C'est la relation avec
la réalité qui nous pénètre les poumons de l'âme, la tête et le cœur
chaque fois que nous respirons dans l'atmosphère des médias, des écoles,
des universités, des spectacles, des lectures que nous faisons, des
modèles qui nous sont proposés et imposés dans les rues et à la maison.
« Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. »
Ne pas supporter le réel est devenu une position culturelle. Elle est
peut-être la grande caractéristique de la culture contemporaine. Il ne
faut plus rien supporter ; tout doit être léger. De là, nos sociétés
occidentales où l'on fuit tout ce qui est autorité, fidélité, engagement,
devoir, contrainte, charge, travail, effort. De là aussi l'élimination
toujours plus radicale de toutes les personnes qui « pèsent » sur la
société, de tous ceux qui sont une charge pour les autres : les enfants
non voulus, les personnes âgées, malades, handicapées. De là aussi tant de
suicides comme fuite de la vie, comme fuite du poids de la vie.
Je me rappelle la nuit où les Américains ont marché pour la première fois
sur la lune. J'avais 10 ans. Bien sûr, personne n'a été surpris par ce
qu'on y a trouvé : on savait que la lune était faite de cailloux et de
sable. Mais du coup venait à tomber dans la psychologie des gens une
certaine image de la lune qui avait inspiré tant de poètes, de mystiques
et d'amoureux. Tout venait à se réduire à un lieu aride et sans aucune
beauté, un lieu mort. Camus n'aurait peut être plus écrit, après le 20
juillet 1969, la phrase : « J'ai donc besoin de la lune ». De toutes
façons, la lune perdait son rôle d'espace imaginaire, d'espace de rêve.
Elle retombait dans le réel, et donc, désormais, on ne pouvait plus fuir
vers elle la lourde réalité terrestre.
Mais il faut aussi dire que pour beaucoup l'aspect insupportable du monde
n'est pas seulement une position idéologique : il est une dure réalité.
Pour une infinité de personnes aujourd'hui, loin de nous et tout près de
nous, la vie est effectivement très lourde, trop lourde, donc
insupportable : on ne peut pas s'y tenir dessous, elle écrase. On dirait
que les nouvelles de chaque jour ne nous transmettent que le témoignage et
la description impitoyable de la réelle pesanteur de la vie et du monde.
Or, les médias et l'expérience quotidienne de chacun de nous montrent et
décrivent, plus ou moins objectivement, cette pesanteur, mais en soi ils
ne nous aident pas beaucoup à la comprendre. Pourquoi et comment se
fait-il que la réalité humaine soit insupportable, ou du moins qu'elle
soit perçue comme telle ?
Les racines de la pesanteur du réel
Ce problème n'est pas d'aujourd'hui. Les premières pages de la Bible
témoignent que depuis toujours l'homme se pose la question du sens de la
pesanteur de sa condition. Mais les premières pages de la Bible renversent
immédiatement les termes du questionnement sur la pesanteur de la
condition terrestre, car elles nous montrent que cette pesanteur, avant
d'être la condition de laquelle l'homme veut fuir, est la condition vers
laquelle l'homme se jette en se détournant de Dieu par son péché.
Dieu avait créé l'homme pour le placer au-dessus de la création, pour la
dominer : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et
soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et
tous les animaux qui rampent sur la terre ! » (Gn 2, 28). Le péché a pour
conséquence que l'homme se retrouve au-dessous de la réalité créée et
qu'il doit la supporter. Dieu dit à la femme : « Je multiplierai les
peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta
convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. » (Gn 2,
16). Et Il dit à Adam : « Maudit soit le sol à cause de toi ! À force de
peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. (…) À la sueur
de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes au sol,
puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. »
(Gn 2, 17-19).
Alors, c'est vrai, la condition humaine est lourde, elle est difficile à
supporter. C'est un fait que l'expérience atteste et que la révélation
confirme. Depuis son origine, l'humanité est comme tombée et chassée
au-dessous de la réalité qu'elle devait dominer.
Et pourtant l'homme semble ne pas oublier sa vocation à dominer la
création, car il perçoit la condition de soumission à la réalité comme
étant injuste, comme étant non conforme à sa nature. En effet, Dieu ne
change rien à la vocation originelle d'Adam et Ève, mais il en est comme
s'Il jetait cette vocation dans un espace conflictuel par rapport à la
réalité. Comme si Dieu disait : « Tu garderas ta vocation à dominer le
monde, mais tu seras confronté à un monde qui n'acceptera plus ta
vocation, qui ne la reconnaîtra plus et qui l'entravera de toutes les
manières ».
Alors, il en est comme si le monde se moquait de nous : il nous rappelle
notre vocation à le dominer, et puis il fait tout pour l'entraver. Il nous
dit d'en haut que nous sommes faits pour nous tenir au-dessus de lui. La
pesanteur du monde nous blesse parce qu'elle retourne le couteau dans la
plaie de notre vocation originelle perdue. Ce n'est pas tant le poids du
réel qui nous écrase, mais la conscience de la vocation perdue que cette
pesanteur paradoxalement nous rappelle. La pesanteur du monde nous
rappelle que notre condition devait être autre, que nous sommes à la
mauvaise place, que nous avons gaspillé une dignité sublime.
Entre désir et rêve
Juste après les paroles par lesquelles le Créateur condamne Adam et Ève à
vivre dans la pesanteur de la vie, il en est comme si Dieu avait eu le
souci de ne pas éterniser cette condition : « Yahvé Dieu fit à l'homme et
à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. Puis Yahvé Dieu dit :
'Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien
et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de
l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours ! ‘Et Yahvé Dieu le
renvoya du jardin d'Eden pour cultiver le sol d'où il avait été tiré. Il
bannit l'homme et il posta devant le jardin d'Eden les chérubins et la
flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l'arbre de vie. » (Gn
3, 21-24).
La tendresse de ce Dieu qui, en pleine colère face à la rébellion de sa
créature, se penche vers l'homme et la femme pour les habiller comme une
maman qui couvre les enfants qui veulent lui échapper pour sortir jouer
dans la neige, cette tendresse nous fait comprendre que l'interdiction de
manger de l'arbre de vie est un acte de miséricorde. Dieu ne veut pas que
l'état de chute que l'homme a choisi avec le péché devienne l'état
définitif et éternel de la condition humaine. La pesanteur de la
grossesse, la pesanteur du travail, la pesanteur des relations humaines et
de la relation avec le réel, la pesanteur de la finitude qui semble nous
réduire à glaise et poussière, tout cela ne doit pas devenir le destin de
l'homme. Il ne faut pas que l'homme mange de l'arbre de vie et vive ainsi
pour toujours un destin de mort.
La pesanteur de la condition humaine, cet exil, cet esclavage auquel
l'homme est condamné après la chute, n'est pas le dernier mot de Dieu sur
l'aventure humaine. Cette condition ne sera pas définitive, la mort
l'interrompra. Dieu conserve ainsi pour l'homme un destin au-delà de la
pesanteur. Si l'homme avait mangé de l'arbre de vie, il aurait vécu
éternellement dans la condamnation, comme les démons. Mais du moment que
Dieu empêche cela, la pesanteur de la condamnation ne sera pas un état
définitif. Cela change tout, car du coup la condition terrestre devient un
passage, un Pélerinage, elle devient chemin. Toute la condition humaine,
si lourde soit-elle, n'est pas le destin de l'homme mais la voie pour
l'atteindre. Dieu éloigne l'homme de l'arbre de vie, mais Il se met tout
de suite à suivre l'humanité dans la pesanteur de sa condition pour faire
avec elle, jusqu'à l'extrémité de la mort du Christ en croix, le détour
salvifique vers la vie éternelle.
Dans le dessein de Dieu, la pesanteur de la vie, loin d'exclure le
bonheur, devient ainsi l'espace qui doit en exprimer le désir.
« J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité ».
L'empereur Caligula de la pièce de Camus a raison de dire qu'il a besoin
du bonheur et de l'immortalité. Là où il se trompe c'est en faisant
glisser le désir dans la fuite.
L'erreur c'est d'identifier le bonheur avec la lune, avec la folie, avec
une fuite par rapport au monde.
Nous vivons aujourd'hui dans la culture de l'évasion, du divertissement,
de la distraction, qui sont des fuites du réel substantiel de chaque
existence humaine, ce réel qui s'appelle relations humaines, familiales,
responsabilités, travail. Lorsque je me trouve confronté à des personnes
qui entrent dans la logique de l'infidélité à leur vocation, que ce soit
dans le domaine du mariage ou d'une vocation au célibat consacré, ce qui
me frappe c'est que dans la plupart des cas l'infidélité de ces personnes
se nourrit et se justifie essentiellement par le rêve. L'infidélité est
presque toujours une fuite de la réalité.
Au fond, face à la réalité, chaque être humain doit faire le choix entre
le désir et le rêve. Le rêve est un désir aliéné, un désir coupé dans sa
tension vers l'infini. Désir et rêve peuvent se confondre. Il y a entre
eux un peu la même différence que celle qui existe entre les anges et les
démons : leur nature est la même ; c'est l'orientation qui est opposée. Le
rêve est un désir qui ne tend plus vers l'infini, vers Dieu. Il est un
désir qui se fabrique son idole, pour ne pas souffrir sa propre tension
dramatique vers un Autre. Il est facile de distinguer le rêve du vrai
désir : le rêve ne supporte pas la souffrance, il n'admet pas le
sacrifice. Le désir, par contre, se reconnaît à ce que la souffrance
accentue son élan, sa tension vers le bonheur. Un vrai désir se reconnaît
à ce qu'il permet à la souffrance et à l'épreuve de libérer son élan. Non
comme si la souffrance était un lion aux trousses d'un pauvre chasseur,
mais comme si elle était une caisse de résonance qui accentue la puissance
d'un appel, d'un cri.
Mais la grande question est de savoir si l'homme peut, dans la pesanteur
du réel, non seulement désirer le bonheur, mais aussi le trouver et en
vivre. Car un désir sans bonheur, s'il ne s'anesthésie pas dans le rêve,
ne peut devenir que folie. Peut-on trouver le bonheur, comme expérience et
comme destin, dans ce monde « tel qu'il est fait », sans devoir le
chercher sur la lune, dans le rêve, dans la folie ?
L'entrée de Dieu dans la pesanteur du réel
Au fond, depuis la sortie d'Adam du Paradis terrestre l'humanité entière
tient un procès où Dieu est l'accusé principal. Notre existence doit
prouver les intentions de Dieu. Est-ce qu'Il nous a éloignés de l'arbre de
vie par méchante jalousie de sa condition divine de bonheur parfait, ou
nous a-t-Il éloignés justement pour nous garder le destin du bonheur
malgré le péché ?
Sur la question du bonheur, aucune théorie ne peut remplacer l'expérience.
Un bonheur dont on ne pourrait pas faire l'expérience serait la pire des
tristesses, comme on le constate en tous ceux qui prétendent se satisfaire
d'un bonheur virtuel, médiatisé, illusoire.
La compréhension chrétienne de Dieu coïncide avec l'évènement du Christ.
C'est en regardant vers le mystère du Fils de Dieu incarné que nous
pouvons saisir la relation de Dieu avec le destin d'Adam, avec le destin
de l'homme, avec notre destin. Or, en Jésus, Dieu se révèle comme le Dieu
qui entre dans la pesanteur de l'expérience humaine, un Dieu qui choisit,
dans son absolue liberté, de supporter notre condition, et de la supporter
jusqu'à l'extrémité consistant à porter dans la croix tout le poids de la
chute de l'humanité pécheresse. Jésus semble ainsi enlever toute
consistance à la raison qui pousse l'homme à fuir le réel : le fait que le
monde n'est pas supportable. L'homme perçoit que la pesanteur du réel dans
lequel il vit demande une endurance, et il vit cela comme une condamnation
à laquelle échapper dès que possible, comme un prisonnier qui guette une
possibilité d'évasion.
Or, l'évènement du Christ contredit directement cette fuite. Il en est un
peu comme dans la tradition du « Quo vadis ? », selon laquelle saint
Pierre, fuyant Rome sous la menace des persécutions, rencontra Jésus et
Lui demanda : « Seigneur, où vas-tu ? » Et Jésus de lui répondre : « Je
vais à Rome pour y mourir une deuxième fois ».
L'humanité fuit sa condition, et voilà qu'elle rencontre le Christ qui
entre dans cette condition. L'homme ne supporte plus ce monde, tel qu'il
est fait, et voilà que le Christ vient pour y vivre une patience extrême,
pour le supporter jusqu'à porter la Croix et mourir sous le poids de tout
le péché de l'humanité.
La patience du Christ comme libération
Alors nous comprenons que dans cette patience, dans cette endurance du
Christ, il y a pour nous un message, une bonne nouvelle, un évangile à
accueillir, une annonce de bonheur, de bonheur possible, et possible déjà
dans ce monde, déjà sous le poids de cette condition. Le Christ vient
apporter le bonheur justement dans la condition que nous fuyons pour le
chercher. Il nous croise au moment où nous fuyons vers la lune et nous
annonce que Lui, Il vient apporter le bonheur sur la terre, dans ce monde
tel qu'il est fait, dans ce monde insupportable.
Je pense souvent à un épisode de la vie de saint Jean Bosco. Sa mère
Marguerite l'avait rejoint pour l'aider à accueillir les jeunes abandonnés
qu'il commençait à réunir autour de lui. Un jour cette femme, pourtant
très dévouée, n'en pouvait plus. Elle se plaint auprès de son fils : les
garçons lui en font voir de toutes les couleurs, et elle ne sait plus quoi
faire pour s'occuper d'eux, pour les discipliner, pour réparer tout ce
qu'ils cassent, qu'ils abîment et déchirent. Don Bosco ne répond rien ; il
se limite à lever son regard vers le Crucifix accroché au mur. Sa maman
fait de même ; elle comprend et elle dit simplement : « Tu as raison ».
Puis elle reprend son travail jusqu'à la mort.
Que s'est-il passé dans le jeu silencieux de ces regards qui se sont
tournés vers le Christ crucifié ? Quelle conscience de la vie, du sens de
la vie, du sens du bonheur s'est déclenchée dans la mère de Don Bosco pour
qu'elle renonce à son désir de fuite et revienne vers la pesanteur de son
existence de service, non par résignation mais en y trouvant une plénitude
? Quelle est cette patience, cette endurance, qu'un simple regard peut
puiser dans le Christ crucifié ? Pourquoi la patience du Crucifié est-
elle pour nous une source de force nouvelle, d'une nouvelle énergie qui
rend possible d'adhérer au réel, même insupportable, en y découvrant le
bonheur, comme en témoignent les martyrs et tous les saints ?
Pour comprendre, nous devons aussi commencer par fixer le regard sur Jésus
en sa patience, comme nous y invite, par exemple, l'auteur de la lettre
aux Hébreux : « Entourés que nous sommes d'une si grande nuée de témoins
(… ), courons avec constance l'épreuve qui nous est proposée, les yeux
fixés sur Jésus, qui est à l'origine et au terme de notre foi. » Renonçant
à la joie qui lui était proposée, il a enduré, sans avoir honte,
l'humiliation de la croix, et, assis à la droite de Dieu, il règne avec
Lui.
Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle
contradiction, et vous ne serez pas accablés par le découragement. " (Hb
12, 1-3).
Le terme grec qu'on traduit ici par « endurer » est le verbe hypomenein,
qui littéralement veut dire « demeurer dessous », « se tenir dessous ».
C'est l'acte de supporter en demeurant sous le poids de quelque chose qui
écrase, qui pèse, qui humilie. C'est l'endurance du serviteur, voire de
l'esclave. Une endurance qui réellement contredit ce que nous sentons en
nous comme désir de liberté et de bonheur. Comment peut-on la proposer
comme idéal de vie ? Comment peut-on nous la proposer comme idéal moral
d'épanouissement et de réalisation de notre existence ? Comment peut-on
nous la proposer comme étant le chemin du bonheur ?
Je crois qu'à ces questions on ne peut pas répondre tout d'abord par un
raisonnement. On ne peut pas répondre par une raison à ce qui contredit
notre nature. Que notre cœur désire le bonheur et que le bonheur répugne à
la souffrance, cela est un fait, cela relève de la nature de la personne
humaine. Il faut alors que l'annonce de la patience comme voie du bonheur
ait un fondement possédant la même densité d'être que la nature de notre
cœur. Telle est la nature de l'évangile et la nature de l'évangélisation
chrétienne : non la proposition d'idées nouvelles, mais la proposition
d'une rencontre avec un évènement qui se justifie par lui-même, par le
fait même qu'il arrive, qu'il est là, qu'il advient dans notre vie. Le
christianisme n'annonce pas la patience, l'endurance : il annonce que le
Fils de Dieu s'est fait homme et qu'Il a enduré le poids de notre vie
jusqu'à la mort sur la Croix et qu'Il est ressuscité. Le christianisme
n'est pas une école de pensée, n'est pas une philosophie, mais se perpétue
et s'annonce toujours dans la logique de l'évènement, de la rencontre
personnelle avec le Christ. Et cette perpétuation du christianisme comme
évènement s'appelle Église, est l'Église, la communauté des croyants en
Jésus Christ, qui porte en elle le mystère de sa présence réelle, vivante
et agissante, réalisée par l'Esprit.
C'est cet évènement qui prouve, dans le Christ tout d'abord, puis dans le
témoignage des martyrs et des saints, que la patience est un chemin
d'épanouissement et de bonheur. Il ne s'agit plus de le prouver, mais
plutôt, comme le dit la lettre aux Hébreux, de fixer les yeux sur Jésus,
et sur la « grande nuée de témoins » qui nous entoure.
Il y a moins de deux mois mourait à Milan Umberto, un étudiant de 22 ans,
des suites d'une longue maladie. Une semaine avant sa mort il écrivait : «
Je suis heureux, et c'est une intensité énorme qui me fait vivre chaque
chose d'une manière vraiment plus joyeuse. (… ) À chaque instant je me
surprends à demander l'éternité. Je comprends que mon bonheur commence
maintenant, car la vie est l'instant, elle est vocation.
En vivant ainsi, on aime toute la réalité, vraiment toute ; on aime tout
ce qui nous met en relation avec le Mystère, la réalité elle-même, parce
qu'elle ne nous appartient pas. (… ) En ce moment, pour moi, ma relation
avec Dieu passe entièrement par cette maladie, par cette circonstance. Je
suis en relation avec le Mystère aussi et surtout à travers ma maladie, et
pour cette raison je dois la traiter avec respect, intimité charnelle,
parce qu'elle est moyen de communion avec Dieu. »
Les raisons d'un paradoxe
C'est à partir de la beauté d'une expérience humaine en acte, accomplie, -
une expérience que la rencontre avec le Christ dans l'Église rend possible
même dans la détresse, et possible non seulement à ces témoins
d'exception, mais à chacun de nous si nous y consentons - c'est à partir
de cette beauté évidente que nous pouvons aussi nous interroger sur les
raisons de ce paradoxe ; et cela pour nous aider nous-mêmes et les autres
à demeurer dans cette expérience en chaque circonstance de la vie et de
l'histoire.
Pourquoi cette patience qui endure tout correspond-elle plus profondément
à notre cœur que la fuite et le rêve ?
La réponse de la foi, la réponse de l'Église est simple : l'endurance
patiente du réel correspond à la nature profonde de notre cœur parce
qu'elle correspond à l'amour de Dieu qui crée l'univers et le maintient
dans l'être.
Saint Paul, au chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens, termine
son hymne à la charité, l'amour qui est Dieu, avec une phrase qui
synthétise tout ce mystère par quatre verbes : « La charité excuse tout,
croit tout, espère tout, supporte tout. » (1 Cor 13, 7). Sans cette
charité, dit encore saint Paul dans cette hymne, l'homme n'est rien (cf.
v. 2), et il ajoute que cette charité est éternelle : « La charité ne
passe jamais. » (v. 4).
La charité est le secret de l'être, de tout ce qui existe. Justement, elle
« supporte tout », dans le sens non seulement moral, mais tout d'abord
ontologique. Elle est en Dieu ce qui porte chaque chose dans son
existence, et, en nous, elle devient ce qui nous donne d'adhérer à l'amour
créateur de Dieu qui porte et veut tout ce qui existe.
La patience de Dieu est l'amour de Dieu en tant qu'Il permet aux créatures
d'exister. La patience de Dieu nous communique l'être. Rien ne peut
correspondre davantage à notre cœur qu'un amour qui nous dit et nous
répète : « Sois ! ». La patience de Dieu est le secret de l'acte créateur
qui fait mystérieusement correspondre l'amour de Dieu avec l'être de la
créature.
En créant, c'est comme si Dieu disait à chaque créature : « Je t'aime,
donc tu es ! ». Et du fait que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8. 16), du fait
qu'en Dieu Être et Aimer coïncident, cette affirmation créatrice, « Je
t'aime, donc tu es ! », signifie : « Je suis, donc tu es ! ». Cela veut
dire que pour Dieu, créer, qui signifie toujours donner l'existence à ce
qui n'est pas Lui, donc à ce qui Lui est inférieur, créer pour Dieu est
toujours un acte d'amour qui « supporte », dans le sens littéral du terme
hypomenein.
Dieu, pour créer, « supporte » chaque créature, se tient mystérieusement
au-dessous de chaque créature pour en porter l'être, pour en soutenir
l'existence, comme une femme qui porte un enfant dans son ventre pour
qu'il vive, comme un papa qui porte un enfant dans ses bras pour qu'il ne
tombe pas, pour qu'il ne se fasse pas de mal. Pour que tout existe, il
faut que Dieu exerce une patience ontologique. Or, cette patience
ontologique de Dieu n'a pas de raisons dans les créatures. Aucune
créature, même l'ange le plus sublime et le plus pur, n'a d'autre mérite
d'exister que la gratuité de l'amour miséricordieux de Dieu qui veut la
supporter. Le secret de l'être est la Miséricorde divine. Dieu a des «
entrailles de miséricorde » pour porter toute la création dans la
permanente gestation de son être.
C'est ce mystère qui s'est manifesté à l'intérieur du monde humain par
l'Incarnation, la Mort et la Résurrection du Christ. L'amour infini qui
porte le monde entier, est entré dans le monde, s'est fait homme et a
manifesté dans notre chair la patience infinie qui supporte l'univers.
Dans le Christ, surtout dans le Christ crucifié au sommet de sa patience
incarnée, nous voyons le secret le plus profond de l'être de tout ce qui
existe, et surtout de notre être, de l'être de chaque personne. Dans le
Christ crucifié nous voyons l'amour infini qui nous porte, qui ne nous
laisse pas tomber dans le néant, dans le vide, dans le non-sens. Chaque
homme peut s'exclamer, devant la Croix : « Tu m'aimes, donc je suis ! ».
Sur la Croix, Dieu se met au-dessous de notre condition de pécheurs
mortels, de coupables condamnés, et par cet acte même, par cette même
patience, la même qui a créé l'univers, notre mort aussi, et toutes les
conséquences du péché, acquièrent une densité ontologique. Dieu ne veut
pas la mort ; mais à partir de la Croix la mort aussi se révèle être une
mystérieuse créature de l'amour de Dieu, une créature que Dieu « supporte
», que Dieu porte pour qu'elle soit, pour qu'elle soit jusqu'à la
résurrection. Tout ce qui dans la condition humaine a été supporté par le
Fils de Dieu, a été, par ce fait même, recréé dans toute la positivité de
la création. Toute la condition humaine, excepté le péché (parce que
l'Amour ne peut pas créer le refus de l'amour), toute la condition
humaine, par la patience de Jésus, redevient bonne, positive, heureuse
comme à la création du monde, lorsque Dieu pouvait dire de chaque créature
: « Tu es bonne ! ».
Après la Croix, personne ne peut plus dire avec vérité que la réalité
n'est pas supportable, qu'elle est négative, moche, parce que absolument
rien de l'humaine condition n'est plus privé du support de l'amour patient
du Dieu créateur et rédempteur.
Entrer dans la patience du Christ
Mais si dans la première création chaque créature a été l'objet de la
patience créatrice de Dieu, dans la nouvelle création cette patience
frappe à notre porte et demande à la liberté de l'homme de l'accueillir,
de la faire sienne. Le même amour miséricordieux préside à la création et
à la rédemption ; mais si Dieu ne pouvait pas créer avec le consentement
de la créature qui n'existait pas, Il ne veut pas nous racheter sans le
consentement de notre cœur. La puissance recréatrice de l'amour
miséricordieux ne transformera pas le monde sans être accueillie par
l'homme.
Le monde, tel qu'il est fait, demeure effectivement insupportable si
l'homme ne consent pas, comme la Vierge Marie près de la Croix, à l'amour
patient du Christ crucifié qui peut et veut régénérer tout, même la mort.
Cela est une grande et grave responsabilité. Comme saint Jean Bosco et sa
mère, nous sommes aujourd'hui confrontés à une foule de personnes, de
jeunes ou moins jeunes, qui refusent la vie parce que « ce monde, tel
qu'il est fait, n'est pas supportable », et à une foule de personnes qui
fuient la réalité, qui fuient la vie (en Suisse, nous avons le tragique
record des suicides de jeunes), qui fuient les relations, qui fuient leur
propre cœur.
Les chrétiens sont aussi tentés de fuir, de fuir la foule qui fuit. Nous
sommes tentés de fuir parce que nous pensons que nous n'avons pas de
solutions au malaise que nous lisons dans les yeux et dans la vie des
gens. Ce malaise rend souvent les gens hostiles à l'Église, hostiles au
Christ. Cette hostilité se donne mille justifications, et les chrétiens
aussi en donnent mille interprétations, mais je crois que cette hostilité
n'est au fond que le cri d'une déception, comme si les gens nous disaient
: « Pourquoi vous ne nous donnez pas le sens de la vie ? Pourquoi, si vous
le possédez, vous ne nous faites pas rencontrer l'amour du Christ qui
recrée l'univers, qui recrée ce monde et cette réalité qui nous font peur,
que nous ne pouvons pas aimer de nos propres forces, et que pour cela nous
détruisons avec violence ? ! »
Alors nous comprenons que le grand défi pour les chrétiens est celui
d'accueillir et d'incarner l'amour patient de Dieu, celui qui recrée le
monde. Cet amour est tellement créateur, tellement divin, que nous ne
pouvons pas simplement l'imiter, au risque de le singer. Nous avons besoin
de le rencontrer, de le regarder, de nous laisser recréer nous-mêmes par
lui, et ainsi d'en devenir les reflets, les instruments, dans le monde, là
où nous sommes, avec ceux que nous rencontrons.
Ce n'est pas un défi nouveau. Dès les premiers pas de l'Église, les
Apôtres appelaient les chrétiens à fixer les yeux sur Jésus pour vivre de
sa patience. Ils demandaient aux communautés de devenir les lieux de ce
regard fixé sur Jésus crucifié, pour que toutes les relations réciproques
deviennent comme les germes de ce monde renouvelé par la miséricorde. « En
toute humilité, douceur et patience, supportez-vous les uns les autres
avec charité ! », écrit saint Paul aux Éphésiens (4, 2). Et aux
Thessaloniciens : « Ayez de la patience envers tous ! » (1 Th 5, 14). Une
communauté chrétienne unie dans le pardon réciproque, puisé en Jésus
réellement présent au milieu de nous, devient dans le monde le principe et
l'instrument de la recréation de l'humanité entière.
Car ce monde, tel qu'il est fait, est déjà supporté par l'amour du
Crucifié.
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