CONFERENCE DE L'ABBE LEPORI
Voici le texte de la conférence donnée le 24 octobre par le Père Mauro Lepori, dans le cadre de Paris-Toussaint 2004, sur une phrase de Camus: « Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur… »
 

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Une culture de la fuite du réel

Dans la pièce de théâtre d'Albert Camus Caligula, le personnage principal s'exclame : « Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde » (Acte I, Scène IV).

Je crois que le génie de Camus a réussi à concentrer dans cette phrase tout le malaise, la souffrance et l'erreur de l'homme contemporain, sa peur, sa fausseté et son égarement, et, pourtant aussi, le fond de sa noblesse, dans le désir d'un bonheur réel.

Cette phrase de Camus est un peu le manifeste de la relation avec la réalité que la culture dominante veut nous imposer. C'est la relation avec la réalité qui nous pénètre les poumons de l'âme, la tête et le cœur chaque fois que nous respirons dans l'atmosphère des médias, des écoles, des universités, des spectacles, des lectures que nous faisons, des modèles qui nous sont proposés et imposés dans les rues et à la maison.

« Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. »
Ne pas supporter le réel est devenu une position culturelle. Elle est peut-être la grande caractéristique de la culture contemporaine. Il ne faut plus rien supporter ; tout doit être léger. De là, nos sociétés occidentales où l'on fuit tout ce qui est autorité, fidélité, engagement, devoir, contrainte, charge, travail, effort. De là aussi l'élimination toujours plus radicale de toutes les personnes qui « pèsent » sur la société, de tous ceux qui sont une charge pour les autres : les enfants non voulus, les personnes âgées, malades, handicapées. De là aussi tant de suicides comme fuite de la vie, comme fuite du poids de la vie.

Je me rappelle la nuit où les Américains ont marché pour la première fois sur la lune. J'avais 10 ans. Bien sûr, personne n'a été surpris par ce qu'on y a trouvé : on savait que la lune était faite de cailloux et de sable. Mais du coup venait à tomber dans la psychologie des gens une certaine image de la lune qui avait inspiré tant de poètes, de mystiques et d'amoureux. Tout venait à se réduire à un lieu aride et sans aucune beauté, un lieu mort. Camus n'aurait peut être plus écrit, après le 20 juillet 1969, la phrase : « J'ai donc besoin de la lune ». De toutes façons, la lune perdait son rôle d'espace imaginaire, d'espace de rêve. Elle retombait dans le réel, et donc, désormais, on ne pouvait plus fuir vers elle la lourde réalité terrestre.

Mais il faut aussi dire que pour beaucoup l'aspect insupportable du monde n'est pas seulement une position idéologique : il est une dure réalité. Pour une infinité de personnes aujourd'hui, loin de nous et tout près de nous, la vie est effectivement très lourde, trop lourde, donc insupportable : on ne peut pas s'y tenir dessous, elle écrase. On dirait que les nouvelles de chaque jour ne nous transmettent que le témoignage et la description impitoyable de la réelle pesanteur de la vie et du monde.
Or, les médias et l'expérience quotidienne de chacun de nous montrent et décrivent, plus ou moins objectivement, cette pesanteur, mais en soi ils ne nous aident pas beaucoup à la comprendre. Pourquoi et comment se fait-il que la réalité humaine soit insupportable, ou du moins qu'elle soit perçue comme telle ?

Les racines de la pesanteur du réel

Ce problème n'est pas d'aujourd'hui. Les premières pages de la Bible témoignent que depuis toujours l'homme se pose la question du sens de la pesanteur de sa condition. Mais les premières pages de la Bible renversent immédiatement les termes du questionnement sur la pesanteur de la condition terrestre, car elles nous montrent que cette pesanteur, avant d'être la condition de laquelle l'homme veut fuir, est la condition vers laquelle l'homme se jette en se détournant de Dieu par son péché.
Dieu avait créé l'homme pour le placer au-dessus de la création, pour la dominer : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ! » (Gn 2, 28). Le péché a pour conséquence que l'homme se retrouve au-dessous de la réalité créée et qu'il doit la supporter. Dieu dit à la femme : « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. » (Gn 2, 16). Et Il dit à Adam : « Maudit soit le sol à cause de toi ! À force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. (…) À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. » (Gn 2, 17-19).

Alors, c'est vrai, la condition humaine est lourde, elle est difficile à supporter. C'est un fait que l'expérience atteste et que la révélation confirme. Depuis son origine, l'humanité est comme tombée et chassée au-dessous de la réalité qu'elle devait dominer.
Et pourtant l'homme semble ne pas oublier sa vocation à dominer la création, car il perçoit la condition de soumission à la réalité comme étant injuste, comme étant non conforme à sa nature. En effet, Dieu ne change rien à la vocation originelle d'Adam et Ève, mais il en est comme s'Il jetait cette vocation dans un espace conflictuel par rapport à la réalité. Comme si Dieu disait : « Tu garderas ta vocation à dominer le monde, mais tu seras confronté à un monde qui n'acceptera plus ta vocation, qui ne la reconnaîtra plus et qui l'entravera de toutes les manières ».

Alors, il en est comme si le monde se moquait de nous : il nous rappelle notre vocation à le dominer, et puis il fait tout pour l'entraver. Il nous dit d'en haut que nous sommes faits pour nous tenir au-dessus de lui. La pesanteur du monde nous blesse parce qu'elle retourne le couteau dans la plaie de notre vocation originelle perdue. Ce n'est pas tant le poids du réel qui nous écrase, mais la conscience de la vocation perdue que cette pesanteur paradoxalement nous rappelle. La pesanteur du monde nous rappelle que notre condition devait être autre, que nous sommes à la mauvaise place, que nous avons gaspillé une dignité sublime.

Entre désir et rêve

Juste après les paroles par lesquelles le Créateur condamne Adam et Ève à vivre dans la pesanteur de la vie, il en est comme si Dieu avait eu le souci de ne pas éterniser cette condition : « Yahvé Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. Puis Yahvé Dieu dit : 'Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours ! ‘Et Yahvé Dieu le renvoya du jardin d'Eden pour cultiver le sol d'où il avait été tiré. Il bannit l'homme et il posta devant le jardin d'Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l'arbre de vie. » (Gn 3, 21-24).

La tendresse de ce Dieu qui, en pleine colère face à la rébellion de sa créature, se penche vers l'homme et la femme pour les habiller comme une maman qui couvre les enfants qui veulent lui échapper pour sortir jouer dans la neige, cette tendresse nous fait comprendre que l'interdiction de manger de l'arbre de vie est un acte de miséricorde. Dieu ne veut pas que l'état de chute que l'homme a choisi avec le péché devienne l'état définitif et éternel de la condition humaine. La pesanteur de la grossesse, la pesanteur du travail, la pesanteur des relations humaines et de la relation avec le réel, la pesanteur de la finitude qui semble nous réduire à glaise et poussière, tout cela ne doit pas devenir le destin de l'homme. Il ne faut pas que l'homme mange de l'arbre de vie et vive ainsi pour toujours un destin de mort.

La pesanteur de la condition humaine, cet exil, cet esclavage auquel l'homme est condamné après la chute, n'est pas le dernier mot de Dieu sur l'aventure humaine. Cette condition ne sera pas définitive, la mort l'interrompra. Dieu conserve ainsi pour l'homme un destin au-delà de la pesanteur. Si l'homme avait mangé de l'arbre de vie, il aurait vécu éternellement dans la condamnation, comme les démons. Mais du moment que Dieu empêche cela, la pesanteur de la condamnation ne sera pas un état définitif. Cela change tout, car du coup la condition terrestre devient un passage, un Pélerinage, elle devient chemin. Toute la condition humaine, si lourde soit-elle, n'est pas le destin de l'homme mais la voie pour l'atteindre. Dieu éloigne l'homme de l'arbre de vie, mais Il se met tout de suite à suivre l'humanité dans la pesanteur de sa condition pour faire avec elle, jusqu'à l'extrémité de la mort du Christ en croix, le détour salvifique vers la vie éternelle.

Dans le dessein de Dieu, la pesanteur de la vie, loin d'exclure le bonheur, devient ainsi l'espace qui doit en exprimer le désir.
« J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité ». L'empereur Caligula de la pièce de Camus a raison de dire qu'il a besoin du bonheur et de l'immortalité. Là où il se trompe c'est en faisant glisser le désir dans la fuite.
L'erreur c'est d'identifier le bonheur avec la lune, avec la folie, avec une fuite par rapport au monde.

Nous vivons aujourd'hui dans la culture de l'évasion, du divertissement, de la distraction, qui sont des fuites du réel substantiel de chaque existence humaine, ce réel qui s'appelle relations humaines, familiales, responsabilités, travail. Lorsque je me trouve confronté à des personnes qui entrent dans la logique de l'infidélité à leur vocation, que ce soit dans le domaine du mariage ou d'une vocation au célibat consacré, ce qui me frappe c'est que dans la plupart des cas l'infidélité de ces personnes se nourrit et se justifie essentiellement par le rêve. L'infidélité est presque toujours une fuite de la réalité.

Au fond, face à la réalité, chaque être humain doit faire le choix entre le désir et le rêve. Le rêve est un désir aliéné, un désir coupé dans sa tension vers l'infini. Désir et rêve peuvent se confondre. Il y a entre eux un peu la même différence que celle qui existe entre les anges et les démons : leur nature est la même ; c'est l'orientation qui est opposée. Le rêve est un désir qui ne tend plus vers l'infini, vers Dieu. Il est un désir qui se fabrique son idole, pour ne pas souffrir sa propre tension dramatique vers un Autre. Il est facile de distinguer le rêve du vrai désir : le rêve ne supporte pas la souffrance, il n'admet pas le sacrifice. Le désir, par contre, se reconnaît à ce que la souffrance accentue son élan, sa tension vers le bonheur. Un vrai désir se reconnaît à ce qu'il permet à la souffrance et à l'épreuve de libérer son élan. Non comme si la souffrance était un lion aux trousses d'un pauvre chasseur, mais comme si elle était une caisse de résonance qui accentue la puissance d'un appel, d'un cri.

Mais la grande question est de savoir si l'homme peut, dans la pesanteur du réel, non seulement désirer le bonheur, mais aussi le trouver et en vivre. Car un désir sans bonheur, s'il ne s'anesthésie pas dans le rêve, ne peut devenir que folie. Peut-on trouver le bonheur, comme expérience et comme destin, dans ce monde « tel qu'il est fait », sans devoir le chercher sur la lune, dans le rêve, dans la folie ?

L'entrée de Dieu dans la pesanteur du réel

Au fond, depuis la sortie d'Adam du Paradis terrestre l'humanité entière tient un procès où Dieu est l'accusé principal. Notre existence doit prouver les intentions de Dieu. Est-ce qu'Il nous a éloignés de l'arbre de vie par méchante jalousie de sa condition divine de bonheur parfait, ou nous a-t-Il éloignés justement pour nous garder le destin du bonheur malgré le péché ?

Sur la question du bonheur, aucune théorie ne peut remplacer l'expérience. Un bonheur dont on ne pourrait pas faire l'expérience serait la pire des tristesses, comme on le constate en tous ceux qui prétendent se satisfaire d'un bonheur virtuel, médiatisé, illusoire.

La compréhension chrétienne de Dieu coïncide avec l'évènement du Christ. C'est en regardant vers le mystère du Fils de Dieu incarné que nous pouvons saisir la relation de Dieu avec le destin d'Adam, avec le destin de l'homme, avec notre destin. Or, en Jésus, Dieu se révèle comme le Dieu qui entre dans la pesanteur de l'expérience humaine, un Dieu qui choisit, dans son absolue liberté, de supporter notre condition, et de la supporter jusqu'à l'extrémité consistant à porter dans la croix tout le poids de la chute de l'humanité pécheresse. Jésus semble ainsi enlever toute consistance à la raison qui pousse l'homme à fuir le réel : le fait que le monde n'est pas supportable. L'homme perçoit que la pesanteur du réel dans lequel il vit demande une endurance, et il vit cela comme une condamnation à laquelle échapper dès que possible, comme un prisonnier qui guette une possibilité d'évasion.
Or, l'évènement du Christ contredit directement cette fuite. Il en est un peu comme dans la tradition du « Quo vadis ? », selon laquelle saint Pierre, fuyant Rome sous la menace des persécutions, rencontra Jésus et Lui demanda : « Seigneur, où vas-tu ? » Et Jésus de lui répondre : « Je vais à Rome pour y mourir une deuxième fois ».
L'humanité fuit sa condition, et voilà qu'elle rencontre le Christ qui entre dans cette condition. L'homme ne supporte plus ce monde, tel qu'il est fait, et voilà que le Christ vient pour y vivre une patience extrême, pour le supporter jusqu'à porter la Croix et mourir sous le poids de tout le péché de l'humanité.

La patience du Christ comme libération

Alors nous comprenons que dans cette patience, dans cette endurance du Christ, il y a pour nous un message, une bonne nouvelle, un évangile à accueillir, une annonce de bonheur, de bonheur possible, et possible déjà dans ce monde, déjà sous le poids de cette condition. Le Christ vient apporter le bonheur justement dans la condition que nous fuyons pour le chercher. Il nous croise au moment où nous fuyons vers la lune et nous annonce que Lui, Il vient apporter le bonheur sur la terre, dans ce monde tel qu'il est fait, dans ce monde insupportable.

Je pense souvent à un épisode de la vie de saint Jean Bosco. Sa mère Marguerite l'avait rejoint pour l'aider à accueillir les jeunes abandonnés qu'il commençait à réunir autour de lui. Un jour cette femme, pourtant très dévouée, n'en pouvait plus. Elle se plaint auprès de son fils : les garçons lui en font voir de toutes les couleurs, et elle ne sait plus quoi faire pour s'occuper d'eux, pour les discipliner, pour réparer tout ce qu'ils cassent, qu'ils abîment et déchirent. Don Bosco ne répond rien ; il se limite à lever son regard vers le Crucifix accroché au mur. Sa maman fait de même ; elle comprend et elle dit simplement : « Tu as raison ». Puis elle reprend son travail jusqu'à la mort.

Que s'est-il passé dans le jeu silencieux de ces regards qui se sont tournés vers le Christ crucifié ? Quelle conscience de la vie, du sens de la vie, du sens du bonheur s'est déclenchée dans la mère de Don Bosco pour qu'elle renonce à son désir de fuite et revienne vers la pesanteur de son existence de service, non par résignation mais en y trouvant une plénitude ? Quelle est cette patience, cette endurance, qu'un simple regard peut puiser dans le Christ crucifié ? Pourquoi la patience du Crucifié est- elle pour nous une source de force nouvelle, d'une nouvelle énergie qui rend possible d'adhérer au réel, même insupportable, en y découvrant le bonheur, comme en témoignent les martyrs et tous les saints ?

Pour comprendre, nous devons aussi commencer par fixer le regard sur Jésus en sa patience, comme nous y invite, par exemple, l'auteur de la lettre aux Hébreux : « Entourés que nous sommes d'une si grande nuée de témoins (… ), courons avec constance l'épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l'origine et au terme de notre foi. » Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré, sans avoir honte, l'humiliation de la croix, et, assis à la droite de Dieu, il règne avec Lui.
Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle contradiction, et vous ne serez pas accablés par le découragement. " (Hb 12, 1-3).

Le terme grec qu'on traduit ici par « endurer » est le verbe hypomenein, qui littéralement veut dire « demeurer dessous », « se tenir dessous ». C'est l'acte de supporter en demeurant sous le poids de quelque chose qui écrase, qui pèse, qui humilie. C'est l'endurance du serviteur, voire de l'esclave. Une endurance qui réellement contredit ce que nous sentons en nous comme désir de liberté et de bonheur. Comment peut-on la proposer comme idéal de vie ? Comment peut-on nous la proposer comme idéal moral d'épanouissement et de réalisation de notre existence ? Comment peut-on nous la proposer comme étant le chemin du bonheur ?

Je crois qu'à ces questions on ne peut pas répondre tout d'abord par un raisonnement. On ne peut pas répondre par une raison à ce qui contredit notre nature. Que notre cœur désire le bonheur et que le bonheur répugne à la souffrance, cela est un fait, cela relève de la nature de la personne humaine. Il faut alors que l'annonce de la patience comme voie du bonheur ait un fondement possédant la même densité d'être que la nature de notre cœur. Telle est la nature de l'évangile et la nature de l'évangélisation chrétienne : non la proposition d'idées nouvelles, mais la proposition d'une rencontre avec un évènement qui se justifie par lui-même, par le fait même qu'il arrive, qu'il est là, qu'il advient dans notre vie. Le christianisme n'annonce pas la patience, l'endurance : il annonce que le Fils de Dieu s'est fait homme et qu'Il a enduré le poids de notre vie jusqu'à la mort sur la Croix et qu'Il est ressuscité. Le christianisme n'est pas une école de pensée, n'est pas une philosophie, mais se perpétue et s'annonce toujours dans la logique de l'évènement, de la rencontre personnelle avec le Christ. Et cette perpétuation du christianisme comme évènement s'appelle Église, est l'Église, la communauté des croyants en Jésus Christ, qui porte en elle le mystère de sa présence réelle, vivante et agissante, réalisée par l'Esprit.

C'est cet évènement qui prouve, dans le Christ tout d'abord, puis dans le témoignage des martyrs et des saints, que la patience est un chemin d'épanouissement et de bonheur. Il ne s'agit plus de le prouver, mais plutôt, comme le dit la lettre aux Hébreux, de fixer les yeux sur Jésus, et sur la « grande nuée de témoins » qui nous entoure.

Il y a moins de deux mois mourait à Milan Umberto, un étudiant de 22 ans, des suites d'une longue maladie. Une semaine avant sa mort il écrivait : « Je suis heureux, et c'est une intensité énorme qui me fait vivre chaque chose d'une manière vraiment plus joyeuse. (… ) À chaque instant je me surprends à demander l'éternité. Je comprends que mon bonheur commence maintenant, car la vie est l'instant, elle est vocation.
En vivant ainsi, on aime toute la réalité, vraiment toute ; on aime tout ce qui nous met en relation avec le Mystère, la réalité elle-même, parce qu'elle ne nous appartient pas. (… ) En ce moment, pour moi, ma relation avec Dieu passe entièrement par cette maladie, par cette circonstance. Je suis en relation avec le Mystère aussi et surtout à travers ma maladie, et pour cette raison je dois la traiter avec respect, intimité charnelle, parce qu'elle est moyen de communion avec Dieu. »

Les raisons d'un paradoxe

C'est à partir de la beauté d'une expérience humaine en acte, accomplie, - une expérience que la rencontre avec le Christ dans l'Église rend possible même dans la détresse, et possible non seulement à ces témoins d'exception, mais à chacun de nous si nous y consentons - c'est à partir de cette beauté évidente que nous pouvons aussi nous interroger sur les raisons de ce paradoxe ; et cela pour nous aider nous-mêmes et les autres à demeurer dans cette expérience en chaque circonstance de la vie et de l'histoire.
Pourquoi cette patience qui endure tout correspond-elle plus profondément à notre cœur que la fuite et le rêve ?

La réponse de la foi, la réponse de l'Église est simple : l'endurance patiente du réel correspond à la nature profonde de notre cœur parce qu'elle correspond à l'amour de Dieu qui crée l'univers et le maintient dans l'être.
Saint Paul, au chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens, termine son hymne à la charité, l'amour qui est Dieu, avec une phrase qui synthétise tout ce mystère par quatre verbes : « La charité excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. » (1 Cor 13, 7). Sans cette charité, dit encore saint Paul dans cette hymne, l'homme n'est rien (cf. v. 2), et il ajoute que cette charité est éternelle : « La charité ne passe jamais. » (v. 4).

La charité est le secret de l'être, de tout ce qui existe. Justement, elle « supporte tout », dans le sens non seulement moral, mais tout d'abord ontologique. Elle est en Dieu ce qui porte chaque chose dans son existence, et, en nous, elle devient ce qui nous donne d'adhérer à l'amour créateur de Dieu qui porte et veut tout ce qui existe.

La patience de Dieu est l'amour de Dieu en tant qu'Il permet aux créatures d'exister. La patience de Dieu nous communique l'être. Rien ne peut correspondre davantage à notre cœur qu'un amour qui nous dit et nous répète : « Sois ! ». La patience de Dieu est le secret de l'acte créateur qui fait mystérieusement correspondre l'amour de Dieu avec l'être de la créature.
En créant, c'est comme si Dieu disait à chaque créature : « Je t'aime, donc tu es ! ». Et du fait que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8. 16), du fait qu'en Dieu Être et Aimer coïncident, cette affirmation créatrice, « Je t'aime, donc tu es ! », signifie : « Je suis, donc tu es ! ». Cela veut dire que pour Dieu, créer, qui signifie toujours donner l'existence à ce qui n'est pas Lui, donc à ce qui Lui est inférieur, créer pour Dieu est toujours un acte d'amour qui « supporte », dans le sens littéral du terme hypomenein.

Dieu, pour créer, « supporte » chaque créature, se tient mystérieusement au-dessous de chaque créature pour en porter l'être, pour en soutenir l'existence, comme une femme qui porte un enfant dans son ventre pour qu'il vive, comme un papa qui porte un enfant dans ses bras pour qu'il ne tombe pas, pour qu'il ne se fasse pas de mal. Pour que tout existe, il faut que Dieu exerce une patience ontologique. Or, cette patience ontologique de Dieu n'a pas de raisons dans les créatures. Aucune créature, même l'ange le plus sublime et le plus pur, n'a d'autre mérite d'exister que la gratuité de l'amour miséricordieux de Dieu qui veut la supporter. Le secret de l'être est la Miséricorde divine. Dieu a des « entrailles de miséricorde » pour porter toute la création dans la permanente gestation de son être.

C'est ce mystère qui s'est manifesté à l'intérieur du monde humain par l'Incarnation, la Mort et la Résurrection du Christ. L'amour infini qui porte le monde entier, est entré dans le monde, s'est fait homme et a manifesté dans notre chair la patience infinie qui supporte l'univers. Dans le Christ, surtout dans le Christ crucifié au sommet de sa patience incarnée, nous voyons le secret le plus profond de l'être de tout ce qui existe, et surtout de notre être, de l'être de chaque personne. Dans le Christ crucifié nous voyons l'amour infini qui nous porte, qui ne nous laisse pas tomber dans le néant, dans le vide, dans le non-sens. Chaque homme peut s'exclamer, devant la Croix : « Tu m'aimes, donc je suis ! ». Sur la Croix, Dieu se met au-dessous de notre condition de pécheurs mortels, de coupables condamnés, et par cet acte même, par cette même patience, la même qui a créé l'univers, notre mort aussi, et toutes les conséquences du péché, acquièrent une densité ontologique. Dieu ne veut pas la mort ; mais à partir de la Croix la mort aussi se révèle être une mystérieuse créature de l'amour de Dieu, une créature que Dieu « supporte », que Dieu porte pour qu'elle soit, pour qu'elle soit jusqu'à la résurrection. Tout ce qui dans la condition humaine a été supporté par le Fils de Dieu, a été, par ce fait même, recréé dans toute la positivité de la création. Toute la condition humaine, excepté le péché (parce que l'Amour ne peut pas créer le refus de l'amour), toute la condition humaine, par la patience de Jésus, redevient bonne, positive, heureuse comme à la création du monde, lorsque Dieu pouvait dire de chaque créature : « Tu es bonne ! ».

Après la Croix, personne ne peut plus dire avec vérité que la réalité n'est pas supportable, qu'elle est négative, moche, parce que absolument rien de l'humaine condition n'est plus privé du support de l'amour patient du Dieu créateur et rédempteur.

Entrer dans la patience du Christ

Mais si dans la première création chaque créature a été l'objet de la patience créatrice de Dieu, dans la nouvelle création cette patience frappe à notre porte et demande à la liberté de l'homme de l'accueillir, de la faire sienne. Le même amour miséricordieux préside à la création et à la rédemption ; mais si Dieu ne pouvait pas créer avec le consentement de la créature qui n'existait pas, Il ne veut pas nous racheter sans le consentement de notre cœur. La puissance recréatrice de l'amour miséricordieux ne transformera pas le monde sans être accueillie par l'homme.

Le monde, tel qu'il est fait, demeure effectivement insupportable si l'homme ne consent pas, comme la Vierge Marie près de la Croix, à l'amour patient du Christ crucifié qui peut et veut régénérer tout, même la mort.

Cela est une grande et grave responsabilité. Comme saint Jean Bosco et sa mère, nous sommes aujourd'hui confrontés à une foule de personnes, de jeunes ou moins jeunes, qui refusent la vie parce que « ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable », et à une foule de personnes qui fuient la réalité, qui fuient la vie (en Suisse, nous avons le tragique record des suicides de jeunes), qui fuient les relations, qui fuient leur propre cœur.

Les chrétiens sont aussi tentés de fuir, de fuir la foule qui fuit. Nous sommes tentés de fuir parce que nous pensons que nous n'avons pas de solutions au malaise que nous lisons dans les yeux et dans la vie des gens. Ce malaise rend souvent les gens hostiles à l'Église, hostiles au Christ. Cette hostilité se donne mille justifications, et les chrétiens aussi en donnent mille interprétations, mais je crois que cette hostilité n'est au fond que le cri d'une déception, comme si les gens nous disaient : « Pourquoi vous ne nous donnez pas le sens de la vie ? Pourquoi, si vous le possédez, vous ne nous faites pas rencontrer l'amour du Christ qui recrée l'univers, qui recrée ce monde et cette réalité qui nous font peur, que nous ne pouvons pas aimer de nos propres forces, et que pour cela nous détruisons avec violence ? ! »

Alors nous comprenons que le grand défi pour les chrétiens est celui d'accueillir et d'incarner l'amour patient de Dieu, celui qui recrée le monde. Cet amour est tellement créateur, tellement divin, que nous ne pouvons pas simplement l'imiter, au risque de le singer. Nous avons besoin de le rencontrer, de le regarder, de nous laisser recréer nous-mêmes par lui, et ainsi d'en devenir les reflets, les instruments, dans le monde, là où nous sommes, avec ceux que nous rencontrons.

Ce n'est pas un défi nouveau. Dès les premiers pas de l'Église, les Apôtres appelaient les chrétiens à fixer les yeux sur Jésus pour vivre de sa patience. Ils demandaient aux communautés de devenir les lieux de ce regard fixé sur Jésus crucifié, pour que toutes les relations réciproques deviennent comme les germes de ce monde renouvelé par la miséricorde. « En toute humilité, douceur et patience, supportez-vous les uns les autres avec charité ! », écrit saint Paul aux Éphésiens (4, 2). Et aux Thessaloniciens : « Ayez de la patience envers tous ! » (1 Th 5, 14). Une communauté chrétienne unie dans le pardon réciproque, puisé en Jésus réellement présent au milieu de nous, devient dans le monde le principe et l'instrument de la recréation de l'humanité entière.

Car ce monde, tel qu'il est fait, est déjà supporté par l'amour du Crucifié.