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L’Osservatore Romano, 9 juin 2010
Être avant tout des hommes authentiques
par Julián Carrón


Je n’oublierai jamais ma surprise lors d’une retraite spirituelle avec quelques prêtres en Amérique Latine : je venais de terminer de dire que la dimension humaine manque souvent à notre foi, lorsqu’un prêtre s’approche de moi et me dit que, à l’époque où il était au séminaire, on lui avait enseigné qu’il valait mieux cacher son humanité concrète, ne pas l’avoir sous les yeux « car elle gênait le chemin de la foi ». Cet épisode m’a fait mieux prendre conscience de combien le christianisme peut être réduit et de l’état de confusion dans lequel nous sommes appelés à vivre notre vocation sacerdotale. Une fois, on demanda à don Giussani ce qu’il recommanderait à un jeune prêtre : « D’être avant tout un homme », répondit-il, suscitant la stupéfaction de son auditoire. Nous sommes aux antipodes de l’indication donnée à ce séminariste : nous avons d’un côté une invitation à détourner le regard de sa propre dimension humaine, et de l’autre un regard plein de sympathie envers soi-même.

Qu’est-ce qui apparaît donc comme décisif pour notre foi et notre vocation ? De quoi avons-nous besoin ? À plusieurs reprises, don Giussani a indiqué dans la « négligence du moi », dans l’absence d’un intérêt authentique pour notre personne, « l’obstacle suprême à notre chemin humain » (Alla ricerca del volto umano, Rizzoli, Milan 1995, p. 9). En réalité, c’est le vrai amour de nous-mêmes, l’affection vraie envers nous-mêmes qui nous mène à redécouvrir nos exigences constitutives, nos besoins originaux dans leur nudité et leur ampleur, si bien que nous nous reconnaissons rapport avec le Mystère, demande d’infini, attente structurelle. Seul un homme ainsi « blessé » par la réalité, sérieusement impliqué vis-à-vis de sa propre humanité peut s’ouvrir totalement à la rencontre avec le Seigneur. « En effet, Jésus-Christ se pose comme réponse à ce que je suis, et seule une prise de conscience attentive et même tendre et passionnée de moi-même peut m’ouvrir tout grand et me disposer à reconnaître, à admirer, à remercier, à vivre Jésus-Christ. Sans cette conscience, même le nom de Jésus-Christ devient un simple nom » (Á l’origine de la prétention chrétienne, Cerf, Paris 2006, p. 9).

« Il n’y a pas de réponse plus absurde que la réponse à une question qui ne se pose pas », a écrit Reinhold Niebuhr. Cela peut valoir pour nous aussi lorsque nous subissons de manière acritique l’influence de la culture dans laquelle nous sommes immergés, qui semble favoriser la réduction de l’homme à ses antécédents biologiques, psychologiques et sociologiques. Mais si l’homme se réduit véritablement à cela, quelle est alors notre tâche en tant que prêtres ? Á quoi servons-nous ? Quel est le sens de notre vocation ? Comment résister à une fuite de la réalité en se réfugiant dans le spiritualisme, dans le formalisme, en cherchant des dérivatifs pour rendre la vie supportable ? Ou ne serait-il pas mieux, obéissant au climat culturel, de devenir assistant social, psychologue, acteur du monde de la culture ou de la politique ? Ainsi que Benoît XVI l’a rappelé à Lisbonne, « souvent nous nous préoccupons fébrilement des conséquences sociales, culturelles et politiques de la foi, escomptant que cette foi existe, ce qui malheureusement s’avère de jour en jour moins réaliste. On a peut-être mis une confiance excessive dans les structures et dans les programmes ecclésiaux, dans la distribution des responsabilités et des fonctions ; mais qu’arrivera-t-il si le sel s’affadit ? » (Homélie de la Messe au Terreiro do Paco de Lisbonne, 11 mai 2010).
Tout dépend donc de la perception, pour nous avant tout, de ce qu’est l’homme et de ce qui correspond réellement à son désir d’infini. La décision avec laquelle nous vivons notre vocation dérive donc de la décision avec laquelle nous vivons notre existence humaine. Ce n’est que dans la vibration humaine authentique que nous pouvons connaître le Christ et nous laisser fasciner par Lui, au point de Lui donner notre vie pour Le faire rencontrer aux autres. « Pourquoi la foi a-t-elle encore une chance ? », se demandait il ya quelques années le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, et il répondait : « Parce qu’elle trouve une correspondance dans la nature de l’homme. Chez l’homme, il existe une inextinguible aspiration à l’infini. Aucune des réponses que l’on a cherchées n’est suffisante ; seul le Dieu qui s’est fait fini pour déchirer notre finitude et la conduire à l’ampleur de son infinitude est en mesure d’aller au-devant des questions de notre être. C’est pourquoi la foi chrétienne continuera aujourd’hui aussi à trouver l’homme » (Foi, vérité, tolérance, 2003).
Cette certitude que témoigne continuellement Benoît XVI devant tout le mal que nous nous faisons et nous causons les uns aux autres – pensons à la question de la pédophilie – nous invite à un chemin pour redécouvrir et approfondir le caractère raisonnable de la foi : « Notre foi a un fondement, mais il faut que cette foi devienne vie en chacun de nous.(…) : seul le Christ peut satisfaire pleinement les profondes aspirations de tout cœur humain et répondre à ses interrogations les plus inquiètes sur la souffrance, l’injustice et le mal, sur la mort et sur la vie dans l’Au-delà » (Homélie de la Messe au Terreiro do Paco de Lisbonne, 11 mai 2010). Ce n’est que si nous faisons l’expérience de la vérité du Christ dans notre vie que nous aurons le courage de le communiquer et l’audace de défier le cœur des personnes que nous rencontrons. Ainsi, le sacerdoce continuera à être une aventure pour chacun de nous, et donc l’occasion de témoigner à nos frères les hommes la réponse que le Christ seul apporte au « mystère de notre être » (G. Leopardi).

Merci.
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